Le sous-estimé Fuente

Parmi les rivaux de Merckx, on parle souvent d’Ocaña, De Vlaeminck ou encore Maertens. On parle relativement peu de José Manuel Fuente Lavarenda. Grimpeur de poche Espagnol, il avait causé bien des soucis à Eddy Merckx lors de différents Tours d’Italie. Surnomme « El Tarangu » pour sa force de caractère, il était en effet un grimpeur plein de panache et d’aisance quand les pourcentages s’accentuaient, il était un des dignes représentants de la caste espagnole des purs escaladeurs. Son trop grand franc-parler lui valut certains ennemis qui n’appréciaient pas ses paroles en l’air, notamment sur un Giro, où Fuente déconcertant d’aisance annonçait qu’il pouvait mettre ses rivaux à une heure s’il le voulait… Il remportait à deux reprises son Tour national. En 1972, il n’avait rencontré aucune opposition sérieuse. Deux ans après, sa supériorité dans les cols était manifeste. Mais une chute dans le chemin d’Eibar l’avait mise en danger jusqu’au dernier jour. La veille du dernier chrono, il ne possédait plus que 1’32’’ d’avance sur Lasa et 2’35’’ sur Agostinho. On annonce la défaite de Fuente lors de son arrivée. Le petit grimpeur pleure mais après vérification, l’Asturien avait réussi à conserver une avance de 18 secondes sur le redoutable Joaquim Agostinho.

Sur le Tour de France, Fuente s’imposait à deux reprises pour sa première participation, de manière plutôt miraculeuse. Il avait été repêché quelques jours avant ses deux succès pour être arrivé hors délai à Marseille. Il n’empêche que ses deux succès ont été acquis avec brio. Loin devant le duel Merckx – Ocaña dans le col de Mente, Fuente faisait son chemin et s’imposait en solitaire avec plus de six minutes d’avance. Le lendemain, il doublait la mise lors de la course de côte de Superbagnères. Ses deux succès n’ont pas été bien accueillis par certains de ses détracteurs. Pour les faire taire, il revenait deux ans plus tard, cette fois pas seulement pour conquérir les victoires d’étapes mais également pour un bon classement général final. Il avait ainsi fait l’impasse sur la Vuelta, l’Asturien avait eu comme préparation le Tour d’Italie et le Tour de Suisse. En petite forme en Italie, il remportait tout de même le maillot du meilleur grimpeur lors de la 18éme étape en franchissant les cinq cols de la journée en tête. Fuente monte en puissance sur le Tour de Suisse. Il remportait facilement l’étape au sommet du Simplone. Le lendemain, le programme était corsé : Nufenen Pass (2490m), Col du Gothard (2094m), Furka Pass (2431m) et le Grimsel Pass (2164m). Dans des conditions climatiques détestables, il s’enfuit en solitaire pour gagner avec plus de cinq minutes sur son second. Il empoche le classement général et s’affirme comme un outsider du Tour. Malheureusement, la supériorité d’Ocaña est manifeste. Fuente a beau attaqué à trente reprises dans le Galibier, mais il ne peut rien contre l’orgueilleux Luis. Fuente se classe 3éme au général, son meilleur classement.

Exploits et échecs sur le Giro

Les plus belles pages de sa courte carrière ont été inscrites sur le Tour d’Italie. Vainqueur quatre fois de suite du Grand prix de la Montagne, il avait mis Eddy Merckx en grande difficulté sur le Giro en 1972 et 1974. Pour la première de ces éditions, Fuente réalisait un numéro de grimpeur impressionnant dans les pentes du Blockhaus de la Majella repoussant Merckx de plus de deux minutes. L’Espagnol s’emparait du maillot rose, mais il le perdait définitivement sur l’épreuve chronométrée. Malgré tout, Fuente continuait d’attaquer et ses démarrages étaient craints comme la peste par Eddy Merckx, qui n’osait jamais suivre directement ses accélérations de puces atomiques. Le Belge récupérait le précieux bien dans le chrono, mais il était encore à portée de Fuente, ce dernier se situant à moins de 4’. L’Asturien tentait une grande offensive dans la 14éme étape avec son équipier Lazcano pour détrôner Merckx. Mais ce dernier ne lâche rien, solide comme un roc, il empêche son rival Espagnol de prendre trop d’avance. Lors de la montée finale, Fuente est victime d’une hypoglycémie et Merckx vient le cueillir pour gagner l’étape. Il restait encore quelques étapes difficiles dont celle du Stelvio justement remportée par Fuente, mais lors de cette 14éme étape, Merckx avait anéanti les espérances de son rival. Cependant, les suiveurs de ce Giro s’accordent à dire que si Fuente avait eu plus de patience en retardant son offensive dans les derniers cols (cela lui avait réussi au Blockhaus), l’Asturien aurait gagné le Tour d’Italie.

Si près du but

L’édition 1974 avait étrangement ressemblé à 1972. Si ce n’est que le grimpeur Espagnol avait encore plus dominé le Belge dans les cols puisqu’il avait tout simplement remporté cinq étapes de montagne. Lors de la 3éme étape, Fuente fait une démonstration dans le Monte Faito, repoussant Merckx à 2’. Il doit cependant laisser du temps à Merckx dans la descente mais au final, l’Asturien remporte l’étape avec 33’’ d’avance. Dans la 9éme étape, Fuente repart à l’offensive dans le Monte Carpegna. L’étape se déroule dans des conditions climatiques apocalyptiques, rappelant le Tour de Suisse 1973. Dans le brouillard, Fuente fait la différence et repousse Merckx à plus d’une minute. Deux jours après, Fuente s’impose de nouveau au sommet d’Il Ciocco. Dans l’étape 12 contre-la-montre, Fuente limite parfaitement les dégâts, il conserve son maillot rose. Il ne reste alors plus aucun exercice solitaire et le profil du parcours est montagneux. On s’accorde à dire que Fuente va gagner le Giro. Merckx se fait de moins en moins d’illusions, mais ne renonce pas.

Le coup de théâtre arrive à San Remo. Dans une étape « anodine » avec cependant deux cols à escalader. Merckx décide de passer à l’offensive alors que Fuente est redescendu à l’arrière pour se ravitailler. L’Asturien commet l’erreur d’oublier son ravitaillement et de se lancer directement à la poursuite de Merckx. Erreur fatale. Fuente est victime d’une fringale et perd près de 10 minutes. La morale c’est qu’avec Eddy Merckx comme adversaire, il faut être vigilant jusqu’au bout et ne rien laisser au hasard.

Fuente ne s’avoue pas vaincu cependant. Il part dans des offensives lointaines et l’emporte au sommet de Trois Cimes de Lavaredo et à Iseo. Il a comblé une partie de son retard, il ne possède plus que 3’22’’ de retard avant l’ultime étape de montagne qui comporte 5 cols au programme : Tre Croci 1814m, Valles 2013m, Rolle 1970m et le Monte grappa 1775m. Son équipe durcit la course et Fuente s’envole dans le Monte Grappa.  A 5 km du sommet, il possède alors 2’23’’ d’avance sur Merckx et son écart va en grandissant. On pense que Fuente peut renverser la situation, mais il est inexplicablement repris au sommet du Monte Grappa. L’Asturien ne comprend pas comment il a pu être repris alors que l’écart ne cessait de grandir et qu’il n’avait pas faibli. Fuente parlera d’une erreur de parcours. On ne sait pas la vérité. Merckx remporte au final l’étape et son cinquième maillot rose, égalant ainsi les Campionissimo Alfredo Binda et Fausto Coppi.

Il doit arrêter sa carrière prématurément pour des raisons de santé en 1975 à cause d’une hépatite. Il sera un des seuls coureurs à avoir parlé de dopage généralisé dans le cyclisme après sa carrière « Nier l’usage de stimulants serait insensé », il meurt d’une maladie rénale à l’âge de 50 ans. Assez méconnu, José Manuel Fuente fait probablement parti des coureurs les plus sous-estimés de l’histoire du cyclisme. Il n’avait pas le talent de Federico Bahamontès, mais valait au moins Julio Jimenez. Malheureusement sa courte carrière et ses rares apparitions sur le Tour de France ne lui ont pas parmi de se forger une image pérenne en dehors d’Espagne et d’Italie.

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4 commentaires pour Le sous-estimé Fuente

  1. "Jafferau" dit :

    C’est vrai : il n’y a pas un coureur plus sous-estimé que Jose Manuel Fuente Lavandera, pourtant vainqueur de deux Tours d’Espagne, 2ème d’un Giro et 3ème d’un Tour de France. En remportant 14 étapes de montagne (toutes en solitaire) dans les trois grands tours, il a pourtant fait mieux que Julio Jimenez (12 étapes) et Bahamontes lui-même (11 étapes).
    En 1974, il a porté le maillot rose pendant 12 jours pendant le Tour d’Italie. Mais son second était Merckx en personne, qui sut mettre à profit la seule baisse de régime de l’Espagnol, entre Pietra Ligure et San Remo, pour lui prendre sept minutes. Malgré de brillants sursauts dans le Monte Generoso et les Trois Cimes de Lavaredo, Fuente dut se contenter de la 5ème place et d’un quatrième titre de Roi de la montagne. « Sans Merckx, déclara-t-il, j’aurais gagné ce Giro avec vingt minutes d’avance ! » Ce n’était pas de la forfanterie. Sa malchance est seulement d’être tombé cette année-là – comme en 1972 – sur le meilleur coureur de tous les temps….
    En 1975, connaissant les premiers symptômes d’une grave affection rénale (à laquelle il succombera en juillet 1996), il fut contraint de mettre un terme à sa très courte carrière. Il fit un bref come-back en 1976 (remportant même l’étape du col de Pajares au Tour des Vallées Minières !), avant d’arrêter définitivement, sur ordre de la Fédération espagnole de cyclisme.
    Aussi bien Luis Ocana qu’Eddy Merckx l’ont désigné comme le meilleur grimpeur qu’ils aient jamais affronté.

  2. CADIC dit :

    Un grand grimpeur mais on l ‘ a vu en 1973 sur le tour de France , OCANA était plus fort et sans MERCKX et OCANA , il aurait surement gagné plusieurs courses à étapes ……

    • Michaël Labiouse dit :

      Fuente était un meilleur grimpeur qu’Ocana, et si on considère Fuente, à raison, comme le coureur le plus sous-estimé du cyclisme, selon moi, Ocana est lui le coureur le plus sur-estimé de toute l’histoire du vélo !!!!!!!!!!!!
      Cela me fait rire lorsqu’on compare Ocana et Merckx ou lorsqu’on place Ocana parmi les tout grands champions, il a gagné un Tour de France (auquel Merckx ne participait pas) OK mais SURTOUT il n’a JAMAIS gagné une seule classique alors qu’Eddy en a remporté 28 !!!!!!!!! Ocana n’a jamais été champion du monde alors qu’Eddy l’a été 3 fois !!!!
      Les vrais adversaires de Merckx furent Gimondi, Poulidor, Fuente, Van Impe, Zoetemelk, Dancelli, Motta, De Vlaeminck, Maertens, Godefroot, etc

  3. veyret bruno dit :

    Tout à fait d’accord avec Michaël, mais il faut aussi ajouter que les adversaires de MERCKX le furent tous « en pointillé », c’est à dire dans certaines catégories de courses: De Vlaminck, Godefroot: dans les classiques, Ocana, Thèvenet, Poulidor, Fuente… dans les course en étapes, il n’y a guère que GIMONDI (encore très partiellement) qui s’amusa à le taquiner sur tous les terrains. A noter aussi que beaucoup se brûlèrent les ailes en essayant de l’attaquer (les espagnols en particuliers…). Tout ceci montre l’impact qu’avait MERCKX sur le cyclisme de 1968 à 1975, cela est totalement surréaliste de nos jours quand on entend qu’il faut « préparer » un ou 2 objectifs…… Cette main-mise n’avait jamais existé avant, ni depuis (à part par intermittence HINAULT). Bref, MERCKX avait en fait toutes les qualités d’un champion en MAJUSCULES avec en plus l’amour de son sport et du public, quand je pense qu’il a été maintes fois sifflé, haïe alors qu’il n’avait qu’un objectif: gagner et que son goût pour le panache lui a coûté certainement plus qu’il ne lui a rapporté Je rajouterais, pour finir, que sa progression (de 1966 à 1968: année de son grand avènement) a été très régulière et linéaire, mais qu’elle avait démarré de très haut (victoire à MILAN SAN REMO à 20ans 1/2)..

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