Les combats d’Emile Masson

Le 2 janvier 2011, Emile Masson Junior s’éteignait à l’âge de 95 ans. Quelques semaines auparavant, j’avais rapidement effectué un article sur l’autobiographie que l’ancien vainqueur de Paris-Roubaix avait écrit dans les années 70 lors de sa reconversion dans le journalisme. Suite aux nombreuses recherches et requêtes dans le blog considérant Emile Masson, j’ai décidé de me lancer dans l’écriture d’un article sur les fabuleuses carrières des deux champions.

L’histoire de la famille Masson est probablement l’une des plus belles de l’histoire du cyclisme. Le père et le fils ne formaient qu’un. Masson Senior était décrit comme un pur-sang. Masson Junior possédait un sens tactique inné, qui lui permit de triompher à de nombreuses reprises. Différents en course, la trajectoire de leurs carrières n’en restait pas moins similaire. Plus que le sang, le nom et la passion, les Masson avaient obtenu les mêmes succès d’étapes sur le Tour de Belgique, le Tour de France et sur Bordeaux-Paris. Sur le plan humain, les deux guerres mondiales avaient coupé leur carrière en deux parties. Et c’est justement cette guerre qui façonnera le mythe des deux champions, autant qu’elle a ruiné de nombreuses années de courses et de succès potentiels.

Emile Masson Senior, le cheval de course

Emile Masson Senior était un pur sang. Symbole de courage, de volonté et de forces, sa persévérance fut récompensée à l’âge de 35 ans pour sa victoire dans Bordeaux-Paris, lorsqu’il avait enfin appris à ne plus rééditer ses erreurs, bien trop nombreuses au cours de ses premières années. Plusieurs anecdotes tirées de son livre l’illustrent bien. Il aurait dû remporter Paris-Tours en 1914. Victime de deux crevaisons de suite dans la première moitié de la course, il avait réussi à reboucher rapidement son retard qui s’élevait à six minutes. Au contrôle ravitaillement, Masson Senior commettait l’erreur de boire trop de cognac. Cette imprudence allait laisser des traces et lui faire perdre sa lucidité. A une époque où le dérailleur n’existait pas en course, les coureurs devaient mettre pied à terre pour changer de braquet. Mais l’alcool qu’il avait consommé avait troublé sa vision. Le père perdait ainsi toutes chances de remporter au sprint une course à sa portée.

Toujours sur cette même épreuve en 1921, le père s’était retrouvé piéger en raison d’un arrangement vicieux avec Louis Mottiat et Eugène Christophe. Un accord de principe avait été établi, il obligeait ces trois coureurs à ne pas compromettre les chances de l’autre. Une fois Mottiat et Christophe partis, Masson se retrouvait coincé. Une fois libéré quand la course était jouée, le père reprenait près de six minutes en trente kilomètres à ses rivaux. L’année suivante, Masson Senior proclamait qu’il aurait gagné avec un meilleur choix de braquet. La liste est encore longue, mais le père avait tout de même touché à la consécration absolue en remporter le GP Wolber en 1923, sorte de championnat du monde officieux.

Force de la nature, Masson senior avait inculqué à son fils sa propre culture du doping, qui avait fait une des forces de son fils. Lors d’un Tour de Belgique 1919, Dieudonné Gauthy offrit deux pilules mystérieuses au père, lors de la dernière étape. Il s’avérait que les pilules étaient efficaces puisque Masson remportait l’étape avec seize minutes d’avance et par la même occasion le classement général. Mais le brave Gauthy avouait à Masson Senior que ses pilules n’étaient constituées que de poudre de réglisse. Comme quoi pour les Masson, le meilleur doping était celui qui affectait le mental.

Emile Masson Junior, au sommet de son art

Le mental ? Le fils en a eu bien besoin tout au long de sa carrière. Le fils était un coureur de grande classe et d’une intelligence tactique très développée. Pour preuve avant guerre, il avait remarquablement construit certains de ses succès. Il remportait son premier succès sur une classique lors de la Flèche Wallonne. Disputé dans un temps de chien, Masson fils avait eu l’intelligence d’anticiper le ravitaillement et d’éviter l’embouteillage au contrôle. Il se retrouvait donc rapidement en tête sans avoir effectué le moindre effort superflu et remportait cette épreuve avec une grande facilité. Dix mois après, dans des conditions apocalyptiques, il s’adjugeait l’étape de Paris-Nice disputée entre Nevers et Saint-Etienne sous une tempête de neige. Il était alors considéré comme le champion du mauvais temps.

Mais sa renommée, Emile Masson Junior allait l’acquérir sur Paris-Roubaix. Auteur de plusieurs erreurs de jeunesse, le fils allait apprendre plus vite que son père et remporter Paris-Roubaix à l’âge de 23 ans. En 1937, il avait été victime d’une fringale impitoyable dans le final de l’épreuve. L’année suivante, il effectuait une démonstration de forces surpuissantes. N’a-t-il pas repris près de deux minutes et demie au groupe de tête en l’espace de huit kilomètres ? Le manque d’expérience allait lui coûter le succès. Sans grands repères sur cette épreuve, Masson Junior était allé sur les bas-côtés et avait crevé alors qu’il était en tête. Erreur de débutant. Dans l’affaire, il perdait plus de deux minutes et s’inclinait de quelques secondes, malgré un retour somptueux qui l’avait vu dépassé près de vingt concurrents en une dizaine de kilomètres.

Des erreurs pendant la course ? Emile Masson n’allait plus en reproduire. Mais la veille de Paris-Roubaix 1939, il mangeait à son insu des haricots avariés. Un peu malade au départ, il allait passer l’essentiel de la journée en queue de peloton morcelé par les éventails. Ce n’est qu’à 60 km de l’arrivée qu’il se sentit enfin prêt. Situé dans un troisième peloton à 2 minutes et demie de la tête de la course, il entreprit progressivement son effort pour recoller à 26 km du but. A peine revenu, Masson Junior démarrait et mystifiait ses adversaires quand une malheureuse crevaison l’arrêta. Il voyait d’abord passer sous ses yeux Roger Lapébie et Majérus, ainsi qu’un peloton de quatorze concurrents devant lui, quand Paul Meunier venait enfin le dépanner. Il restait encore 18 km. Sûr de sa force, Emile Masson revenait rapidement sur le deuxième peloton et les lâchait peu après malgré la résistance de Speicher qui dut rendre l’âme sur une crevaison. Surpuissant, il revenait sur le groupe de tête et à 12 km du but, il était seul en tête. En 6 km, il avait su totalement renversé la tendance. Le plus impressionnant était probablement ce qui allait se passer dans les dix derniers kilomètres. Seul face à au champion du monde Marcel Kint, Maurice Archambaud, Roger Lapébie et Cyrille Van Overberghe, Masson Junior faisait plus que de résister. Il allait même accroitre son avance et franchir la ligne d’arrivée avec 1’30’’ d’avance.  Sa démonstration est considérée comme l’un des plus grands de l’histoire de l’Enfer du Nord. Le journaliste Fons Versnick allait même jusqu’à dire que « Coppi lui-même ne l’avait pas fait une telle impression d’invincibilité ».

La guerre et l’incroyable retour

Au sommet de son faite, le conflit mondial allait couper son élan. Masson Junior fut mobilisé le 12 avril 1939, trois jours après son triomphe éclatant. Fait prisonnier le 12 mai 1940, il est libéré jour pour jour, cinq ans après. Il était durant tout ce temps, un des chefs d’un groupe de 92 sous-officiers qui organisait plusieurs évasions. Un événement marquant allait se passer le jour de sa libération. Lors de leur départ, un drapeau Belge avait été laissé pour compte dans le camp de prisonnier. Emile Masson ne pouvait supporter que ce drapeau soit laissé en terres ennemies. Il avait donc décidé de faire le sacrifice de vider un kilo de café afin de pouvoir transporter cette emblème. Les cinq années de captivité avaient réveillé en lui, une ferveur patriotique sans précédent.

Son retour dans le cyclisme fut très difficile après autant d’années en captivité. Il n’était plus le même coureur. Incapable de rivaliser avec les meilleurs, hors de forme, il avait accumulé les petits soucis en course qui contrariaient tous ses plans : bris de dérailleur, de fourche, de guidons, de selles ou crevaisons. A la surprise générale, Emile Masson Junior allait renaitre lors du championnat de Belgique et sur Bordeaux-Paris en 1946. Peu de monde ne croyait en ses chances. Treize mois après sa libération, il n’avait pu terminer qu’une seule épreuve : Paris-Roubaix 1946 à la 11éme place. Mais le championnat de Belgique avait ravivé sa passion patriotique et c’est véritablement transcendé qu’il venait à bout de Brieck Schotte dans les monts Flandriens pour acquérir son premier titre national. Moins de deux semaines après, Masson Junior triompha dans Bordeaux-Paris qui ne lui avait pourtant jamais réussit. Ce dernier avait chuté puis abandonné en 1938. L’année suivante, il fut mobilisé dans l’armée. Et pourtant, Emile Masson Junior l’emportait  de manière nette et sans discussion. Attentif en début d’épreuve, il remportait la course dans la vallée de la Chevreuse, créant un écart de cinq minutes en l’espace de 70 km. Ce succès prestigieux allait relancer sa magnifique carrière. A la fin de l’année 1946, il recevait symboliquement le Trophée Gentil, récompensant l’exploit de l’année.  Vu les conditions dans lesquelles il avait abordé la saison 1946, nous pouvons même qualifier avec un soupçon de subjectivité, le retour d’Emile Masson, comme le « come-back du siècle ».

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