Les débuts tumultueux de Maertens

Dans une Belgique en pleine dictature Merckxiste, le pays entier est à la botte de son champion, le plus grand que n’ait jamais connu le cyclisme mondial. En 1973, Eddy Merckx a gagné tout ce dont un champion de la petite-reine peut rêver. Mais un jeune coureur ambitieux, du nom de Freddy Maertens, arrive brusquement dans le monde du cyclisme. Tout de suite, une rivalité s’était installée entre les deux coureurs. Ils étaient de générations différentes, de régions opposées et possédaient chacun un caractère singulier. Rapidement, le malentendu entre le héros national et le champion en devenir s’était développé et allait être préjudiciable à ce dernier. Freddy Maertens a eu le tort durant sa jeunesse de ne jamais avoir admiré le Roi Eddy, quelque chose le glaçait dans la personnalité de Merckx. Le jeune Flamand issu de la modeste commune de Lombardsijde était un anticonformisme, il refusait de se soumettre devant Merckx. Freddy avait les dents longues et le talent de ses ambitions, il affirmait clairement dès ses débuts professionnels son intention de battre le grand Merckx. Sacrilège dans la terre du cyclisme, Maertens est tout de suite catalogué comme un coureur prétentieux. Mais quoi de plus normal pour un jeune coureur de ce calibre de vouloir rivaliser et vaincre le plus grand champion du circuit mondial ? Malheureusement pour le jeune Freddy, il portera cette étiquette injuste d’arriviste tout au long des premières années de sa carrière. Sans cesse, on le comparera à son glorieux ainé, alors qu’il n’a jamais prétendu vouloir prendre sa place. Le paroxysme de ce désamour du public Belge était atteint en 1973, à l’issue des fameux championnats du monde de Barcelone.

Le Cannibale des amateurs

Avant d’entrer avec la manière forte dans le monde professionnel, Freddy Maertens a d’abord terrorisé les rangs amateurs. En 1966, il fait la connaissance de son ami Michel Pollentier. Le duo est inséparable et enchaine les doublés dans les épreuves locales. Les deux coureurs survolent les débats dans leur catégorie et Freddy Maertens affole chaque année les compteurs de victoires. Michel Pollentier est un ami mais aussi un rival loyal, il refuse que son adversaire le laisse gagner. Nettement moins véloce, Pollentier multiplie les deuxièmes places, Maertens accumule les lauriers : douze en 1967, vingt et un en 1968 chez les débutants, vingt-deux en 1969 avec les juniors, quarante-deux en 1970. Dans les rangs amateurs, ses succès se font toujours aussi nombreux : vingt-deux en 1971 et trente et un en 1972.

Maertens gagne tout, Maertens gagne trop, Maertens dérange. Il agace par sa supériorité et en 1971, il connait les premières combinaisons à grande échelle menées à son encontre. En début de saison, il s’aligne sur le Tour d’Algérie avec l’équipe nationale de Belgique. Il découvre les nombreuses ficelles du métier, indispensable pour réussir au très haut niveau. Il apprend à jouer des coudes, on lui enseigne les manœuvres essentiels en peloton comme les frottements. Maertens termine 3éme du général de cette épreuve enrichissante derrière les amateurs de l’est aguerris. Quelques semaines après, Maertens triomphe sur le championnat de Belgique, ce qui le place définitivement parmi les coureurs prometteurs à l’avenir. En fin de saison, lors du championnat du monde amateur, il est devancé au sprint par le Français Régis Ovion. Maertens était le plus véloce sur le final mais il a été étrangement enfermé par son propre compatriote Ludo Van der Linden. Les membres de l’encadrement Belge lui reprochent d’être trop indépendant. En réalité, Freddy Maertens est victime des mauvaises relations entre son père et certains membres de la fédération Belge de cyclisme. Freddy avait préféré être encadré par son père pour la saison 1972, plutôt que par les membres de cette fédération…

Des débuts professionnels houleux

Malgré toutes les critiques à l’encontre de Freddy Maertens, ce dernier remporte l’année suivante 31 des 72 courses qu’il a disputées. Favori des Jeux Olympiques de Munich, il ne parvient pas à jouer un rôle majeur dans l’épreuve, traumatisé par l’attentat terroriste orchestré par le groupe « Septembre noir ». En fin de saison, il signe au sein de l’équipe Flandria. L’apprentissage est compliqué, il faut s’adapter à des distances supérieures à 150 km. Freddy Maertens n’est pas encore prêt pour lutter contre les Grands. Mais en 1973, pour sa véritable première année professionnelle, on le retrouve pour la victoire dans le final du Tour des Flandres avec De Geest, Merckx et Léman. Une rivalité existe déjà entre Freddy et Eddy. Eric Léman l’emporte au sprint devant Maertens. Victime d’une chute, il sera également vaincu une semaine après sur Paris-Roubaix – 5éme – une course qui ne lui réussira jamais.

Freddy Maertens fait déjà parti des coureurs majeurs dans les courses classiques. Il n’attendra pas très longtemps pour remporter sa première victoire importante lors des Quatre Jours de Dunkerque. Il triomphe sur l’épreuve chronométrée, le premier effectué de sa carrière en devançant des spécialistes comme Poulidor, Zoetemelk ou Verbeeck. Robert Silva, journaliste de l’Equipe le nomme « doublure de Merckx ». Conscient de l’avènement d’un champion de qualité qui risque de lui faire de l’ombre, Eddy multiplie les déclarations anti-Maertens, il critique sa tactique de course. Il ne sait pas courir selon le Cannibale. Le jugement de Merckx n’est pas totalement injustifié car Maertens ne prend que très peu d’initiatives en course et il a une certaine tendance à ne pas lâcher la roue d’Eddy Merckx en course. L’irritation de Merckx est compréhensible mais il faut tout de même rappeler qu’en 1973, Freddy n’est qu’un néo-professionnel qui découvre le haut niveau. Et Freddy Maertens a encore beaucoup à apprendre. Cet apprentissage sera particulièrement difficile pour le jeune Flamand lors des championnats du monde de Barcelone.

Barcelone, entre drame et polar

La principale version des faits du Mondial 1973 est la suivante : Freddy Maertens a fait perdre Eddy Merckx. C’est une affirmation qui mérite réflexion. Rappelons qu’au départ de ces championnats, une grande rivalité était affichée entre la marque Italienne historique Campagnolo, et le nouveau concurrent Japonais Shimano entré sur le marché des cycles en 1973. Les deux marques se disputaient la supériorité mondiale du marché des cycles et ce championnat du monde devait constituer un juge de paix. Le grand patron de la marque Campagnolo aurait affirmé qu’aucun coureur équipé d’un vélo Japonais ne devait remporter cette épreuve. Quel crédit peut-on à ce contentieux ? A-t-il vraiment eu un impact sur la course ? Nous pouvons en douter tant l’enjeu et le prestige mis en jeu étaient immenses. Revenons à la course.

Durant l’épreuve, Eddy Merckx a été le coureur le plus entreprenant. Il est celui qui a créé la sélection décisive entre les quatre champions : Merckx et Gimondi (vélos Campagnolo), Maertens (Shimano) et Ocaña (Zeus). Le premier fait de course qui attirera la polémique est l’attaque de Merckx au sein de ce groupe à deux tours de l’arrivée. Le Cannibale prend de l’avance, mais Maertens réplique rapidement. Cet événement sera au centre de toutes les polémiques, les pro-Merckx accusent Maertens d’avoir favorisé les retours de Gimondi et Ocaña en leur servant de point de mire. En réalité, en revoyant les images, nous pouvons constater que l’attaque de Maertens n’avait pas tellement favorisé le retour de l’Italien et de l’Espagnol. En contrant l’attaque de Merckx, Maertens avait montré son état de fraicheur élevé. Son attaque n’a pas fait perdre Eddy. Ce qui a fait perdre la course au Cannibale, c’est d’avoir refusé de collaborer avec son cadet alors qu’en unissant leurs efforts, le doublé Belge aurait été acquis. Maertens a toujours refusé de dire qu’il avait contré Merckx dans la montée pour le faire perdre, il soutient encore que la seule chose qu’il voulait été un doublé Belge et qu’il était disposé à favoriser la victoire de Merckx en cas d’arrivée à deux.

Mais Eddy avait préféré attendre l’Italien et l’Espagnol. Je pense très franchement que la parole de Maertens était sincère, il aurait laissé gagner Merckx si les deux étaient arrivées ensemble à l’arrivée. La preuve dans le final de l’épreuve. Maertens pourtant très réputé au sprint s’est totalement dévoué pour emmener Eddy Merckx. Pourtant quelques centaines de mètres plus loin, Merckx s’écroule à la surprise générale et Maertens est coiffé par Gimondi dans les derniers mètres. Le jeune Freddy est furieux car il s’estime piégé par Merckx dans ce sprint. Le Cannibale reproche à Maertens de l’avoir emmené trop vite.

Après sa défaite à Barcelone, Maertens se rend au Huit de Brasschacht, il chute ce qui clôt sa saison. Un bien pour un mal. Loin du monde de la petite-reine, Freddy Maertens n’assiste pas en direct à son lynchage médiatique orchestré par Eddy Merckx qui l’accuse de l’avoir fait perdre ses championnats du monde. La presse Belge et Française, dans l’ensemble partisan du Cannibale, se placent du côté de son préféré, tout comme la majeure partie du public. Merckx a parlé, c’est comme si Dieu avait parlé. Maertens devient alors le mal-aimé du public Belge. Le jeune Flamand le paiera encore injustement lors des prochaines saisons. Mais à mon humble avis, les deux coureurs avaient commis des erreurs dans ce Mondial mais ils ne sont pas tous à imputer à Maertens, ce serait injuste. En effet, pourquoi Merckx n’a-t-il pas voulu collaboré avec Maertens une fois seuls en tête ? Ils avaient de l’avance, ils pouvaient aller au bout. On peut légitimement penser que Merckx se méfiait de Maertens car celui-ci était très rapide (il avait été devancé par Freddy sur le Tour des Flandres) et la victoire au championnat du monde de son cadet, aurait dérangé Merckx. Un Belge de 21 ans que l’on surnomme déjà « le Nouveau Merckx » champion du monde, cela aurait pu irriter Merckx qui n’appréciait guère ce jeune coureur.

Pourquoi Merckx a t-il crié à Maertens « Plus vite, plus vite » à l’approche de l’arrivée, alors qu’il était probablement émoussé par toutes ses attaques ? Une question qui est restée sans réponse. Il convient de laisser la parole à l’un des acteurs de ce Mondial et plus précisément au champion du monde 1973, Felice Gimondi : « Il ne peut pas l’admettre (sa défaite), la raison de sa défaite n’était pas Maertens. Eddy n’avait pas les jambes. » Merckx était souvent philosophique après ses échecs, après sa carrière il a même su évacuer de son esprit son éviction de Savone sur le Giro 1969, mais ce Mondial 1973 lui reste en travers de la gorge. Le fait que Merckx reproche à Maertens de l’avoir emmené trop vite est significatif du manque de fraicheur du Bruxellois dans le final, Gimondi le confirmait « Quand Maertens a commencé à emmener le sprint, je pouvais le suivre sans problèmes, et vous savez, je n’étais pas le meilleur dans les changements de rythme. Si un coureur comme Eddy ne pouvaient pas combler l’écart, c’était seulement parce qu’il n’avait pas les bonnes jambes. Dans un autre jour, Eddy aurait gagné un sprint comme ça d’une seule jambe ». Avant de conclure « Si Maertens avaient pu sprinter pour lui-même, il nous aurait battu de deux voitures ».

A la fin de l’année, Maertens termine 5éme du Super Prestige Pernod. Mais cette première saison complète a été loin d’être parfaite. Outre l’épisode de Barcelone, le management d’Albéric Schotte au sein de l’équipe Flandria a laissé à désirer. L’ancien champion Belge a été un grand coureur mais un piètre directeur sportif. Il a été très contesté durant toute la saison pour ses décisions ou plutôt l’absence de prises décisions. A chaque épreuve, aucun leader n’était désigné, trop de liberté était laissé aux coureurs et aucune stratégie définie n’a été établi au départ des épreuves. Il en résultait donc des rivalités internes au sein de l’équipe Flandria, notamment entre Maertens et Godefroot dont les frictions vont se multiplier en 1974…

Cet article, publié dans Cyclisme Belge, L'ère Merckx, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Les débuts tumultueux de Maertens

  1. Ping : La progression de Maertens « Histoire et Légende du cyclisme

  2. Bundle dit :

    Fascinant, vraiment. Mais revoyez un peu votre orthographe et votre conjugaison. De grâce.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s