La Double Carrière de Francesco Moser

Francesco Moser est issu d’une grande famille de cyclisme, dont le plus connu avant lui était Aldo Moser, rouleur performant dans la fin des années 50. Chez les Moser, rouler était un art, une façon de vivre. Francesco avait ajouté un surplus de virtuosité pour se propulser parmi les plus grands champions de son époque. La carrière d’Il « Cecco » s’est décomposée en deux parties. La première marquée par des coups d’éclats « à la Coppi » force l’admiration. La seconde, influencée par les plus sulfureux médecins Italiens, avait suscité beaucoup de polémique. A travers ses deux carrières distinctes, Francesco Moser a incarné parfaitement la transition du cyclisme ancien au cyclisme moderne.

Maitre de l’Enfer du Nord

Les qualités puissantes et intimidantes de rouleur de l’Italien se sont principalement manifestées sur Paris-Roubaix. Dans l’Enfer du Nord, le monde du cyclisme a fait la connaissance d’un jeune coureur à la chevelure déraisonnable. En 1974, pour ses débuts dans la reine des classiques, il fallut seulement une chute du Trentinois pour que le futur quadruple vainqueur de l’épreuve, Roger De Vlaeminck ne vienne à bout de ce novice encore peu réputé. Moser accumulait pendant plusieurs saisons les places d’honneur sur cette classique. L’année suivante, l’Italien suit de loin le duel entre Eddy Merckx et Roger De Vlaeminck, le Trentinois est ensuite trop occupé à se neutraliser avec le Gitan dans le final de l’épreuve et oublie l’équipier de luxe de Freddy Maertens, à savoir Marc Demeyer qui l’emporte. Equipier du Gitan en 1978, le règne de Moser allait débuter durant trois saisons consécutives de 1978 à 1980. Rouleur hors norme, Moser l’emportait à trois reprises en solitaire sur le Vélodrome de Roubaix, imposant sa farouche puissance pour écraser les pavés du Nord, qui était un contraste saisissant à l’agilité de Roger De Vlaeminck. Il surclasse à deux reprises son équipier puis rival, lors de ses deux premiers sacres. Il gagne en 1978 le maillot irisé sur les épaules et en 1980 avec le maillot de champion d’Italie.

Dans l’autre monument réservé aux spécialistes des classiques du nord, il connut moins de succès. Surpris par le rusé Walter Planckaert en 1976, il se retrouvait de nouveau piégé dans l’étreinte de Jan Raas quatre ans plus tard. Moser ne s’est jamais imposé non plus sur la Doyenne des classiques. Malgré ses échecs répétés dans les monuments Belges, Francesco Moser avait tout de même enregistré un succès sur la Flèche Wallonne en 1977 suite au déclassement de Freddy Maertens – contrôle antidopage positif – et une victoire  au sprint sur Gand-Wevelgem en 1979. Francesco Moser était un chasseur de classiques complet comme l’atteste ses deux succès sur le Tour de Lombardie 1975 et 1978, bien que le premier succès fut grandement facilité par les véhicules de la Rai. Champion du monde de poursuite en 1976, il rate de peu le titre sur route la même année, sèchement battu au sprint sur ses terres par Freddy Maertens, auprès de qui il avait essayé de monnayer le titre. Le Trentinois prit cependant sa revanche l’année suivante sur les hauteurs de San Cristobal, mais il se murmure que son succès aurait été acheté, compte tenu de la faible implication de son second Dietrich Thurau durant le sprint. Moser manquait de peu le doublé en 1978 au Nurburgring, battu au sprint sur le fil par Gerrie Knetemann, Moser rate de peu le doublé.

Sur les Grands Tours, Moser brillait par intermittence sur le Giro. Chaque année, le scénario était le même. Moser remportait les épreuves solitaires de début d’épreuve et endossait le maillot rose. Solide dans les étapes de moyenne montagne, « Il Cecco » ne put jamais parvenir à franchir la haute montagne et ce cap fatidique des 1 500 mètres d’altitude avec le maillot de leader sur les épaules. Les Dolomites ont été de nombreuses années le tombeau de ses ambitions. A la fin de sa carrière, même s’il n’a remporté qu’un seul Tour d’Italie, ses statistiques restent plus que flatteuses sur son Grand Tour national. Outre son succès en 1984, il termina 6 fois sur le podium, remportant 4 maillots par points – un record – ainsi que 23 victoires d’étapes. Il comptabilisait au total 56 jours de course avec le maillot rose sur les épaules. Moser s’est également affirmé sur le Tour de France pour sa seule et unique participation en 1975. Vainqueur du prologue, l’Italien avait porté durant six jours le maillot jaune animant les étapes de plaine à la manière d’un Rik Van Looy, en compagnie d’Eddy Merckx. Limité en haute montagne, le jeune Italien devait se contenter du maillot blanc de meilleur jeune. Avec le recul et au vue de ses qualités de rouleurs prodigieuses, nous pouvons regretter toutes ses années d’absences sur la Grande Boucle, épreuve sur lequel il pouvait devenir un grand acteur.

Un nouvel élan avec le record de l’heure

A la fin de la saison 1983, Francesco Moser apparait au crépuscule de sa carrière. Les succès prestigieux se font plus rares, alors que son grand rival Beppe Saronni semblait retrouver le niveau de son début de carrière. Couvert d’un maillot arc-en-ciel acquis à Goodwood, le futur manager de la formation Lampre remportait la même année Milan-San Remo et le Tour d’Italie. Mais dans une Italie du cyclisme « à part », ses deux succès ont été remis en cause. La Primavera aurait été acheté, alors que sa seconde victoire sur le Giro a été largement favorisée par les bonifications. Roberto Visentini était considéré comme le vainqueur moral de l’épreuve, étant le plus rapide en temps effectif. Malgré ses succès étriqués, le moral de Moser était atteint. Pour se relancer, il s’est alors lancé dans le projet Enervit, une nouvelle firme Italienne en besoin de publicité internationale. Entouré de onze médecins réputés (Francesco Conconi, Michele Ferrari, le Dr Dal Monte…), de nombreux scientifiques et par un entraineur perfectionniste qui n’était d’autre qu’Aldo Sassi, « Il Cecco » se lançait à la conquête du record de l’heure. Dix ans auparavant, il était un des proches d’Ole Ritter et l’avait accompagné dans ses différents échecs face à Eddy Merckx. Moser allait venger son ainé. A bord d’un vélo futuriste conçu par son armée de « scientifiques », préparés à base de transfusions sanguines et suivant un entrainement millimétré, il écrasait le 19 janvier 1984 l’ancien record de Merckx (49,431 km), enroulant parfaitement son 57×15 pour parcourir 50,808 km dans l’heure malgré un vent défavorable. A peine la ligne franchie, il annonce : « Je recommence dans quatre jours, je ne veux pas décevoir mes supporters ». Le 23 janvier, il porte la marque à 51,151 km. La nouvelle carrière de Moser est définitivement lancée.

Plus populaire que jamais après avoir battu un record qu’on disait intouchable, Francesco Moser devenait plus populaire que jamais. Il remportait deux mois plus tard, Milan-San Remo après onze tentatives infructueuses. Au terme d’une course discrète, il surgit dans la descente du Poggio pour placer un seul et unique démarrage qui lui permit de s’imposer sur la Via Roma avec une facilité déconcertante. Arrive ensuite le Tour d’Italie, l’un des plus burlesques de l’histoire. Francesco Moser a 33 ans, c’est probablement sa dernière chance de remporter le Giro. Il doit le gagner compte tenu de sa popularité démentielle. Face à cette « obligation », Vicente Torriani réinvente le cyclisme et ses règles. Il ferme les yeux sur les poussettes récurrentes dont bénéficient Moser en montagne,  en ne lui infligeant qu’une pénalité de quelques poignées de secondes dérisoires. L’organisateur supprime purement et simplement le Stelvio juge de paix de ce Tour d’Italie, soit disant en raison de la neige, afin de permettre à Moser de limiter les dégâts et de récupérer le précieux maillot rose au cours de la dernière étape chronométrée. Doté d’un vélo du 21éme siècle, « Il Cecco » ne fait qu’une bouchée de Laurent Fignon, ralenti sans scrupules dans sa progression par les hélicoptères de la Rai. A Vérone, Francesco Moser exulte devant des milliers de fans incrédules, il a enfin remporté son Tour d’Italie. La Commedia dell’Arte dans ses plus beaux jours !

Moins aidé les prochaines années, les forces du déclin s’emparent du triple vainqueur de Paris-Roubaix qui va progressivement s’effacer de la première partie des classements pour mettre fin à sa carrière une première fois en 1988. Mais en 1993, son record de l’heure est battu par un inconnu, Graham O’Bree qui parcourt 52,270 km avec une machine encore plus révolutionnaire. Six ans après sa retraite sportive, Francesco Moser décide de se remettre en piste pour un nouveau challenge. Certes, il arrive à améliorer son ancien record le portant à 51,840 km à l’âge de 43 ans, mais cela ne suffit pas pour reprendre son record. Trois autres tentatives se solderont également par un échec, mettant fin définitivement à son désir de rédemption. Rouleur d’exception, Francesco Moser a éclaboussé de sa classe le peloton international, s’imposant trois fois sur Paris-Roubaix, devenant champion du monde de poursuite et en remportant également onze succès d’étapes chronométrées sur le Tour d’Italie, record absolu. Sa performance la plus retentissante reste le record de l’heure, mais relativisons sa performance, elle n’a pas été faite dans les mêmes conditions que celle d’Eddy Merckx. En 2000, il sera d’ailleurs rayé de la liste des records de l’heure. Sa position sur le dopage a été très controversée mais reste de mon point de vue bien plus réaliste que la plupart des discours charlatans qui bourdonnent dans nos oreilles depuis des décennies. Pour Moser, « le cyclisme propre est illusion » et il n’a pas failli à ce principe au cours de sa carrière.

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2 commentaires pour La Double Carrière de Francesco Moser

  1. Ping : La progression de Maertens « Histoire et Légende du cyclisme

  2. CADIC dit :

    BONJOUR , FRANCESCO a laissé une grande trace dans l ‘ histoire et a combattu MERCKX sans en avoir peur et l ‘a battu à CHARLEROI dans le prologue du TOUR DE FRANCE 1975 ou la dépossédé du record de l ‘ heure par exemple .Grace à de tels champions , nous avions eu de beaux duels !

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