Rivière dompte les Vélodromes

Dans la deuxième partie des années 1950, Jacques Anquetil avait démontré qu’il était de loin le meilleur rouleur au monde. Enchainant les succès sur le prestigieux Grand Prix des Nations, qui faisait alors office de championnat du monde du contre la montre, souvent à des moyennes vertigineuses, rien ne semblait pouvoir arrêter le Normand dans sa quête de grandeur. Pourtant, un jeune Stéphanois allait bouleverser le monde du cyclisme et faire douter Anquetil alors au faite de sa gloire. Il s’agit de Roger Rivière, un coureur ambitieux, sûr de sa force. C’est d’abord dans les Vélodromes qu’il affirmait la quintessence de son talent avant de troubler l’ordre établi sur la route.

Des débuts fracassants

Tout démarrait un jour de janvier 1956. Le jeune Stéphanois âgé de 19 ans se classait 3éme d’un omnium derrière de redoutables spécialistes. Quelques semaines plus tard le 5 février, Rivière devenait champion de France de poursuite des amateurs et indépendants, rejoignant son adversaire en finale. Il se frottait alors au meilleur spécialiste, dans le championnat de France de poursuite professionnel et c’est seulement face au champion du titre, Isaac Vitre qu’il dut rendre les armes, devancé de 25 mètres. Plus tard dans la saison, il remettait son titre de champion de France amateurs en jeu et l’emportait facilement sur son adversaire Gaudriller. En septembre, il battait le record des 4 kilomètres établi par Louis Aimar sur le Vel’ d’Hiv’. Pour sa première saison amateur pleine, ses objectifs ont été remplis, Rivière avait fait le plein de confiance. A 20 ans, il était incontestablement le meilleur poursuiteur Français amateur et il entendait bien étendre sa domination chez les professionnels.

Il entamait alors la saison 1957 avec une idée en tête : défier Jacques Anquetil. Sur Paris-Nice, le Stéphanois souffrait d’un anthrax interne et il était sèchement battu par son ainé. Rivière voulait sa revanche. Il l’obtenait lors du championnat de France de poursuite, en ravissant la victoire au triple champion de France en titre, Maitre Jacques en personne. Ce succès retentissant lui ouvrait de nombreuses perspectives comme les championnats du monde, alors que Daniel Dousset et Raphaël Geminiani lui parlaient du record de l’heure. Ecœurant  de décontraction et d’assurance, Roger Rivière prédisait ses succès et ses défaites, le plus souvent avec la manière. Ainsi en juillet 1957, il annonçait un défi ambitieux « j’approcherais les six minutes aux 5 kilomètres de poursuite ». Il réalisait la meilleure performance mondiale à moins de trois secondes de cette barre des six minutes. Au championnat du monde, il prédisait que son adversaire en finale sera Albert Bouvet et qu’il le battra. La prophétie se réalisait. A seulement 21 ans, Rivière agaçait par sa lucidité, on le jugeait arrogant, prétentieux. Ainsi, ses propos avant le record de l’heure ont été probablement déplacés « je m’approprierais le record de l’heure en fumant la pipe ». Cependant, le Stéphanois savait de quoi il parlait. Il venait de battre au Parc des Princes, le record de Fausto Coppi sur la distance atypique de 7,272 km, le 1er septembre à un peu plus de deux semaines de sa tentative (le 18 septembre). Son allure était fluide, sans jamais ouvrir la bouche durant l’effort, il ne donnait jamais l’impression de souffrir tant il était décontracté. Au Vigorelli de Milan, temple des records, le Stéphanois arrivait avec son vélo de 6,8 kg, muni d’un 52×15. Rivière ne voulait pas être informé des temps de son prédécesseur, Ercole Baldini. Il partait donc vite et s’adjugeait les records des 10 puis 20 km. Au final sans broncher, il pulvérisait la marque de l’Italien en l’améliorant de près de 600 m. Le nouveau record de l’heure était maintenant de 46,923 km.

Rivière repousse les limites du possible

Après les nombreuses festivités dues à son record historique, le début de la saison 1958 sur piste est difficile. Avec six kilos en trop, il est battu par Albert Bouvet lors du championnat de France de poursuite. Rivière mit du temps à retrouver son coup de pédale fluide et aérien, mais il revenait victorieusement sur les championnats du monde, intraitable en poursuite. Son adversaire n’était pas Bouvet cette fois, mais Leandro Faggin, dont il disposait facilement en finale. Une nouvelle du record de l’heure était prévue fin septembre, le 23 exactement. Une dizaine de jours avant sa tentative, il tenait à régler un différend avec Baldini comme pour lui signifier que ce record lui est désormais hors de portée, « je rejoindrai Baldini sur piste, en poursuite, devant ses compatriotes car il m’a fait une entourloupette, un jour où je ne marchais pas fort ». La prophétie se réalisait de nouveau. Sur les 10 km de poursuite, Baldini ne put tenir que 6,5 km avant d’être rejoint devant les siens. C’est donc avec une assurance désinvolte qu’il se présentait une nouvelle fois au Vigorelli, « je battrai une seconde fois ce record en franchissant le cap des 47,5 km dans l’heure ». Doté d’un vélo de 6,7 kg et de pneus gonflés à l’hélium, le Stéphanois atteignait les 24,099 km dans la première demi-heure. Il était peut-être en train de franchir la barre des 48 km dans l’heure quand une crevaison infortune lui coupait son élan. Il n’atteignait pas les 47,5 km promis mais ce jour-là, mais sans nul doute, il les avait dans les jambes. Malgré cet incident, il améliorait de nouveau son record en 47,346 km. Rivière repousse les limites du possible.

A l’image de Jacques Anquetil, Roger Rivière avait son franc-parler sur tous les sujets qu’on lui demandait de traite. Le doping n’échappait pas à cette règle. A une époque où les champions étaient encore considérés à leur juste valeur, ses positions à ce sujet étaient très libérales et inimaginables pour aujourd’hui. Il reconnait sans confession : « Le jour de mon record de 1958, je me connaissais bien, je savais exactement ce qu’il me fallait. Cinq minutes avant le départ, au vestiaire, le soigneur m’a fait une forte injection d’amphétamines et de solucamphre. Juste avant de monter en selle, j’ai avalé encore cinq comprimés d’amphétamines car l’effet de la piqûre ne me durait que 40 minutes. Les comprimés devaient faire le reste ».

Toujours dans cette conquête de prestige, pour sa dernière véritable saison en tant que pistard, le Stéphanois tenait à améliorer le record de l’heure du Vel’ d’Hiv’ qui fêtait sa dernière apparition avant sa destruction. Le souvenir de la rafle qui avait eu lieu en juillet 1942 était devenu trop lourd à porter. Mais le 17 avril 1959, Roger Rivière tenait à faire graver son nom dans le panthéon de Vélodrome. En parcourant 45,732 dans l’heure, le Stéphanois établit le record de l’heure sur cette piste et réalise le dernier exploit du Vel’ d’Hiv’. Intraitable dans le tour d’anneau, Roger Rivière ne laissait qu’à ses adversaires le goût de la deuxième place à leur grand désarroi. Albert Bouvet allait de nouveau être sa victime choisie lors du mondial d’Amsterdam. Le Stéphanois accrochait son troisième et dernier titre de champion du monde de poursuite. Désormais, Roger Rivière n’a qu’une idée en tête : gagner le Tour de France.

Les citations ont été tirées de « La Tragédie du Parjure » de Jean-Paul Ollivier.

Cet article, publié dans Cyclisme Français, L'ère Anquetil, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Rivière dompte les Vélodromes

  1. Ping : La Tragédie du Parjure de JPO | Histoire et Légende du cyclisme

  2. Ping : La carrière brisée de Roger Rivière « Histoire et Légende du cyclisme

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s