Le Temps d’un Automne

Le Tour de Lombardie n’est pas la plus prestigieuse des classiques. Elle n’a pas l’éclat de Milan-San Remo, qui inaugure traditionnellement le début de la période des classiques, alors que le Tour de Lombardie marque le crépuscule de la saison cycliste. L’épreuve Lombarde fait tout de même partie des cinq monuments du cyclisme. Disputée le long du lac de Côme, elle se distingue par la beauté de ses paysages. Son traditionnel juge de paix est la Madonna del Ghisallo, perché à 754 mètres d’altitude, où domine une stèle à l’effigie de Fausto Coppi, vainqueur à cinq reprises de la classique. Religieuse, le Tour de Lombardie incarne parfaitement l’identité du cyclisme Italien, dominé par la gloire, les exploits mais aussi les multiples scandales.

Le temps des Campionissimo

La première édition du Tour de Lombardie a eu lieue en 1905. Le coureur Italien, le plus prestigieux de l’époque, Giovanni Gerbi surnommé le « Diable Rouge » allait inaugurer un palmarès constitué dans son ensemble des plus grands champions Transalpins. Costante Girardengo l’emportait à trois reprises, son rival Alfredo Binda par quatre fois, dont un succès auréolé avec le maillot de champion du monde. Gino Bartali avait également remporté l’épreuve à trois reprises. L’épreuve, avait pendant de nombreuses décennies, était la propriété des coureurs Italiens. Cette forte domination s’expliquait principalement par un manque de concurrence étrangère. A cette époque, aller sur le Tour de Lombardie pour un étranger, c’était aller en enfer.

La principale difficulté de l’épreuve est la Madonna del Ghisallo, véritable sanctuaire du cyclisme. C’est dans cette difficulté que Fausto Coppi avait forgé ses cinq victoires, se détachant du peloton systématiquement lors de cette ascension. Louison Bobet fut l’homme qui a mis fin à plus de trente années de domination Italienne, en devançant à la surprise générale les meilleurs champions Italiens sur le vélodrome de Milan, devançant Minardi et Coppi. Le Campionissimo avait écrit sur la classique aux feuilles mortes de nombreuses pages éclatantes de sa carrière. Mais c’est sur cette épreuve qu’il allait marquer sa fin définitive en tant que champion en 1956. Coppi, coureur de Carpano, est exécuté par son ancienne équipe Bianchi. Marqué par le jeune Italien, Diego Ronchini, dans le Ghisallo, il doit subir la loi du sprinteur Français, André Darrigade, qui le crucifiait à deux mètres de la ligne d’arrivée sur le vélodrome de Milan. Coppi tombe en larmes, son heure a sonné.

Un parcours en constante mutation

Après les années Coppi, la physionomie de la course changeait radicalement. Le goudronnement de la montée du Ghisallo lui faisait perdre son rôle de sélection. La victoire au sprint de Rik Van Looy en 1959, provoquait un véritable déclic chez les organisateurs, conscient du manque de difficulté du parcours. Ils décidaient donc d’inaugurer une nouvelle côte assassine dans le finale, le mur de Sormano, avec des passages à 20% sur une route à revêtements désastreux. Diego Ronchini reconnait le parcours et prévoit une course désordonnée, « les voitures calent, les motos ne passent pas ». Le Mur de Sormano se soldait par un échec, un autre routier-sprinteur remportait l’épreuve en 1960, le Belge Emile Daems. Au bout de trois éditions, la difficulté disparaissait du parcours, les poussettes des spectateurs étaient devenues trop fréquentes, dans un décor d’une épreuve de cyclocross.

Pour redorer le blason de l’épreuve, les organisateurs ont ajouté au parcours, les difficultés de Balisio, Intelvi, Schignano et San Fermo de la Battaglia, qui allaient connaitre un franc succès. Franco Bitossi, héros Italien populaire, qu’on surnomme « cœur fou » en raison de ses arythmies cardiaques, devenait ainsi maitre de l’Intelvi. Il forgeait ses deux succès (1967-1970) sur ses difficultés, remportant à chaque fois l’épreuve au sprint devant son rival Felice Gimondi et bénéficiant de la rivalité Motta – Merckx pour sa seconde victoire. Le Cannibale n’allait pas être en reste sur cette classique, qu’il remportait par deux fois. Vêtu de sa tunique arc-en-ciel en 1971, il profitait de nouveau d’une chute d’Ocaña lors d’une descente – trois mois après l’épisode du col de Mente – pour se détacher et triompher pour la première fois, avant de récidiver l’année suivante en survolant de nouveau le Schignano, terrain privilégié du Bruxellois.

Au fil du temps, la difficulté du parcours devenait moins pesante en raison de l’amélioration des routes et du matériel. De nombreuses arrivées groupées allaient voir les victoires de Kelly, Saronni ou encore De Wolf. Malgré tout, en 1979 sous une pluie diluvienne, Bernard Hinault réalisait un bel exploit en enlevant pour la première fois l’épreuve après 60 km d’échappée avec Contini. Le Blaireau récidivait en 1984 signant par la même occasion son retour au premier plan après une douloureuse blessure au genou. Tony Rominger l’emportait également sous un épais brouillard en 1992. Les champions se sont succédés au cours des années 90-200. On note la victoire solitaire prodigieuse d’Andrea Tafi en 1996. Le succès de Jalabert sur terre Italienne en 1997. Le sprint victorieux de Di Luca face à Figueras pour un boyau en 2000. Michele Bartoli se faisait une joie de remporter deux fois consécutivement (2002-2003) l’épreuve Lombarde alors qu’on  l’annonçait sur le déclin.

En constante mutation, le Tour de Lombardie ne perdait pas pour autant son identité, ses racines et ses champions. Paolo Bettini s’imposait à Côme à deux reprises. En 2006, il l’emportait pour la mémoire de son frère décédé quelques semaines plus tôt, le maillot arc-en-ciel sur les épaules. Pour 2010, une nouvelle difficulté a fait son apparition sur le parcours, le Colma di Sormano. Longue de près de 10 km avec des pourcentages à 6,5 %, elle suivra directement l’ascension du Ghisallo.

Scandales à l’Italienne

Peu d’étrangers s’étaient risqués à s’aventurer en Lombardie lors de ses premières éditions. Les victoires étrangères devaient être proscrites, de nombreux scandales et fameuses combinaisons Italiennes avaient été développées tout au long de ses années. En 1914, Henri Pélissier chutait à l’approche de l’arrivée en compagnie de Costante Girardengo. Ulcérés par cet événement, les tifosis allaient se déchainer contre le champion Français. Il a fallu l’intervention de 80 carabiniers pour sauver Pélissier du drame. Les étrangers n’étaient pas les bienvenus. En 1921, alors que Francis Pélissier préparait le sprint pour son grand frère, Girardengo avait agrippé son maillot pour le faire chuter. L’Italien remportait cette année son troisième succès en terre Lombarde.

Eddy Merckx allait de son côté être de nouveau « persécuté » par les Italiens sur le Tour de Lombardie. En 1966, le Cannibale est tassé par Adorni dans le Vélodrome de Milan, ce qui permet la victoire de Felice Gimondi. Sept ans plus tard et quatre années après Savone, Merckx, premier sur la ligne, est déclassé pour un contrôle antidopage positif au Mucantil, médicament prescrit par son propre médecin. Toujours dans le registre du dopage, l’épisode le plus pittoresque allait concerner le Néerlandais Gerben Karstens, vainqueur en 1969, mais déclassé pour un contrôle antidopage positif. En réalité, son urine n’avait pas été prélevé, il avait utilisé ceux de son soigneur, mais il ne se doutait pas que lui aussi était dopé… Francesco Moser triomphait en 1975, s’envolant seul vers la victoire… aspiré par une voiture de la RAI sous les yeux médusés de ses rivaux. Onze ans plus tard, Gianbattista Baronchelli s’imposait de manière étrangement facile dans la cathédrale de Milan. Ernesto Colnago, son patron, avait alors sorti les carnets de chèques pour dissuader ses adversaires de lui suivre !

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