Antidopage : hypocrisie et bêtisier

A chaque cas de dopage, le monde du cyclisme s’indigne et chacun joue les vierges effarouchées et s’étonne de chaque affaire sulfureuse. Pourtant, le dopage dans le sport cycliste est ancré dans les mœurs depuis plus d’un siècle et être surpris de l’ampleur de ce phénomène relève de la méconnaissance totale de ce sport ou d’une naïveté profonde. Une véritable culture du dopage existe dans ce sport. Pourquoi tout cet étonnement ? Jusqu’où peut-aller l’hypocrisie ?

Le rôle social du sportif

Pourquoi le dopage chez les sportifs choque autant ? Plusieurs explications sont possibles. Tout d’abord, le sport est souvent décrit comme un vecteur de juste concurrence et d’égalité. Le sport joue un rôle social et d’unité important, les champions sont considérés comme de véritables modèles sociales, ils bénéficient pour beaucoup d’une popularité exceptionnelle. Les cas de dopage chez ces grands champions sont alors vécus comme des trahisons, des fautes graves comme en attestent les cas de Richard Virenque et Alexandre Vinokourov. Le champion est mis sur un piédestal, il est à tort considéré comme un exemple de pureté. Lorsque Rudi Altig affirmait dans les années 60 « nous sommes des professionnels, nous ne sommes pas des sportifs », Jean-Marie Leblanc s’indignait quelques années plus dans son autobiographie « c’est un point de vue inacceptable parce qu’il occulte le devoir d’exemplarité des sportifs ». Olivier Dazat dans son ouvrage intitulé « L’honneur des Champions » écrivait à juste titre ses mots : « Un champion n’est pas un citoyen. Il se dope, et alors ? Se doper, chez eux, n’est pas tricher. Le haut niveau est dommageable par nature. Van Gogh a perdu une oreille, Artaud la raison, Balzac et Proust leur santé. Dans un pacte faustien assumé, le champion troque de sa jeunesse contre l’exercice mortifère d’un désir de gloire irrépressible. Le peloton sait reconnaître ses tricheurs. Ils ne sont pas ceux désignés par les forces publiques. »

Le dopage est devenu un sujet tellement sensible aujourd’hui, qu’il est associé au pénal. Nous sommes entrés dans l’ère du soupçon où les descentes de police se succèdent, le dopé est considéré comme un coupable, l’exploit y est formellement interdit sous peine d’accusations ou de soupçons. Les champions ne sont plus reconnus à leur véritable valeur. Marco Pantani est décrit comme un voleur, un tricheur, un escroc, un drogué. Pas comme un champion. Auparavant, le champion restait le champion. Coppi restait Coppi, Gaul restait Gaul,  Anquetil restait Anquetil, cela malgré leurs usages non dissimulés de produits dopants. Dans cette ère du soupçon, l’hypocrisie ne cesse de s’accroître notamment chez la presse sportive, supposée garante de l’éthique sportive. Jérôme Bureau, rédacteur en chef de l’équipe, déclarait ainsi en 1997 : « Nous condamnons le dopage, tout en célébrant les performances qui sont souvent obtenues grâce au dopage ».

Une culture dopage

Le dopage dans le cyclisme date de la fin du 19éme siècle. Choppy Warburton fut l’un des premiers à propager des pratiques sulfureuses dans les épreuves sur piste. Sans pudeur, sous les yeux d’un public ébahi, il sortait en toute impunité de sa poche des fioles contenant des produits mystérieux, qu’il distillait à ses coureurs. A l’âge d’or du cyclisme sur piste, les épreuves d’endurance draconiennes étaient très populaires : les Six-Jours ou le Bol d’Or exigeaient des efforts insensés qui poussaient les concurrents à recourir à des produits dopants pour tenir le coup. Par la suite, le Tour de France a suivi cette même logique. Henri Desgranges ne le cachait pas, « Le tour doit être la plus grande épreuve de vulgarisation qu’aucun sport n’ait jamais présentée ». L’objectif non caché était de contraindre les coureurs à s’employer à l’extrême limite de ses possibilités. Indirectement le dopage était encouragé, ainsi à partir des années 1910-1920, les piqûres de cocaïne étaient répandues, certains comme Octave Lapize ne s’en cachait point. D’autres ont  essayé de faire connaitre cette culture du dopage, comme les frères Pélissier dans leur fameux entretien en 1924, certes exagéré, avec Albert Londres : « ça, c’est de la cocaïne pour les yeux et ça, du chloroforme pour les gencives. Et des pilules, voulez-vous des pilules? Bref, nous marchons à la dynamite ».

Malgré tout, le dopage a longtemps été ignoré, jusqu’en 1955 après le malaise de Jean Malléjac sur les pentes du Ventoux. On parlait enfin de dopage et le médecin de Charly Gaul, accusé d’avoir encouragé le Français à utiliser des produits illicites, est exclu du Tour de France. Le premier cas d’exclusion. L’idéologie antidopage se développe, ainsi en 1966, les premiers contrôles antidopage font leurs apparitions sur le Tour de France. Tout de suite, la majorité des coureurs emmenés par Jacques Anquetil et Rik Van Looy, se révoltaient s’estimant atteints dans leur droit comme le disait le Normand. L’utilisation du mot « droit » est symbolique, elle prouve les habitudes tenaces et l’étendu du dopage dans le peloton. Pour eux, se doper n’était pas tricher, c’était une nécessité. L’année suivante, Tom Simpson décédait dans le Mont Ventoux, alarmant encore plus l’antidopage et les organisateurs qui intitulaient le Tour 1968 comme celui de la santé…

Les années 1960 mais surtout les années 1970 allaient marquer un changement important dans le cyclisme. Les cadences et le rythme des épreuves allaient s’accélérer de manière démentielle et il était courant de voir des cyclistes courir plus de 200 à 240 jours (trois fois moins aujourd’hui), une véritable incitation au dopage comme en convenait Jacques Anquetil dans les colonnes de l’Equipe: « Il faut être un imbécile ou un faux jeton pour s’imaginer qu’un cycliste professionnel qui court 235 jours par an peut tenir le coup sans stimulants.» La triche allait se développer avec l’usage des amphétamines, des corticoïdes ou encore de la cortisone. En 1978, le maillot jaune du Tour au sommet de l’Alpe d’Huez, Michel Pollentier est surpris pour tricherie lors d’un contrôle antidopage avec une poire en caoutchouc sous les aisselles de Pollentier. Il n’était pas le seul à utiliser cette technique et n’était pas à son premier coup d’essai. L’antidopage contribuait alors à professionnaliser les tricheurs et à perfectionner leurs méthodes. Dans les années 80, la principale affaire concerne celle de Pedro Delgado, suspendu pour avoir utilisé un produit masquant autorisé par l’UCI mais interdit par le CIO. Une nouvelle fois, l’incohérence de l’antidopage se faisait remarquer. La décennie 90 marquait un tournant avec l’arrivée en masse de l’EPO et l’affaire Festina qui allait changer la face extérieure du cyclisme. Cependant, il faut souligner qu’aujourd’hui, les cadences infernales ne suffisent plus pour expliquer le dopage. Ce qui pousse les coureurs au dopage, c’est cette logique de compétition, l’argent et la célébrité.

L’image avant la santé

A propos des organisateurs de grandes épreuves comme le Tour de France et des grandes instances du cyclisme, nous pouvons clairement nous demander ce qui les intéresse le plus. Leur propre image et leur intérêt économique, ou bien la santé des coureurs ? Honnêtement, qui se soucie vraiment de la santé des coureurs ? Le docteur de Mondenard (médecin du Tour de 1973 à 1975) allait l’apprendre rapidement, « Quand j’étais vraiment à l’intérieur du Tour, donc entre 1973 et 1975, je peux vous dire que tout le monde était pour le dopage. Mais une fois devant les médias, le discours changeait radicalement. On entendait l’inverse ». L’image avant la santé. D’ailleurs, au début des années 80, un film intitulé « The Yellow Jacket » était sur le point d’être produit avec comme tête d’affiche Dustin Hoffman. Mais ce projet fut avorté. Pourquoi ? Parce que Jacques Goddet, grand patron du Tour de France de l’époque, refusait qu’on y mentionne le dopage et les combines.

Tout a été dit sur le dopage et ses conséquences sur la santé. Le clan de l’antidopage diabolisait ses effets pour faire peur aux sportifs, avec une totale méconnaissance du sujet. Des cascades de morts sont attendues chaque décennie, mais depuis trente ans, nous n’avons jamais assisté à un tel phénomène chez les sportifs professionnels de haut niveau. Cette idéologie exagérément alarmiste est représentée par les propos du professeur Escande : « Le dopage c’est l’affaire du sang contaminée multipliée par cent ». Les études du Docteur de Mondenard ont montré les effets néfastes du dopage en cas d’abus à court ou moyen terme : les décès d’origine vasculaires sont deux fois plus importants chez les coureurs cyclistes. Les décès précoces sont plus importants, mais il n’a jamais été prouvé que le dopage ait causé des morts en cascades. D’ailleurs, le nombre de septuagénaire et d’octogénaire chez les cyclistes est aussi voir plus élevé que la population normale. Maintenant ou plutôt depuis vingt ans, le dopage est entré dans une nouvelle dimension, quelles en seront les conséquences à long terme ? Nul ne le sait.

Bêtisier

Après avoir abordé des sujets sérieux, une petite compilation du bêtisier de l’idéologie antidopage à l’extrême.

Yannick Noah en 1980 : « Des mecs chargés, j’en vois dans tous les tournois et de plus en plus ». Ses propos ont provoqué l’indignation. Sous la pression, l’idole des Français doit se rétracter. Pourtant quelques années plus tard, Boris Becker ou John McEnroe iront dans le sens du Français. Quand la loi du silence s’impose. Certaines vérités ne sont pas bonnes à entendre !

Dans son autobiographie, Harald Schumacher, en 1987, avoue avoir eu recours à des produits dopants. Il est exclu de la sélection nationale par Franz Beckenbauer alors que le Kaiser était lui-même passé aux aveux dans le magazine Stern en 1977 : « J’ai une méthode particulière pour demeurer au top niveau: l’injection de mon propre sang ». Quand tout est une question d’image…

L’hypocrisie dans les grandes instances sportives tend à être confirmée et provoque parfois des discours contradictoires. Ainsi en 1989, Charles Louis Gallien déclarait que « le sport professionnel n’est aujourd’hui plus concevable sans le dopage ». Par la suite devenu président de la lutte nationale contre le dopage, il changeait radicalement son discours, « accepter que la pratique sportive puisse entrainer une déstabilisation de l’homéostasie est une hérésie médicale et déontologique. »

Pour revenir précisément au cyclisme, après l’épisode du malaise de Malléjac, le Tour de France 1956 est intitulé « Tour de la désintoxication ». Pourtant Marcel Bidot, affirmait que 75 % des coureurs se dopaient.

Le Tour 1968 serait celui de la santé après la mort de Tom Simpson. En faite, « Le dopage, ça continuait de plus belle » selon Jean Stablinski. Le docteur Pierre Dumas nous apportait ses vues exceptionnelles sur le dopage : « Le dopage n’apporte rien au coureur ». Médecin chef du Tour, Lucien Maigre y croit dans les colonnes de Miroir du Sprint « La lutte antidopage est si bien engagée dans le Tour de France que les tricheurs les plus impénitents ont fini par accepter de jouer le jeu ». C’est pourquoi 77 % des coureurs ayant terminé sur le podium du Tour se sont fait pincer.

En 1996, le président de la commission médicale du CIO affirmait dans sa lutte que « nous touchons au but ». Deux ans plus tard, l’affaire Festina éclatait. Le Tour 1999 sera donc celui du renouveau. Daniel Baal et Jean-Marie Leblanc parlent de révolution culturelle. « Un cyclisme à dimension humaine » selon le gardien du Tour. Mais l’ancien patron de la Grande Boucle ne comprendra plus rien au cyclisme quelques années plus tard dans le quotidien Le Monde : « Si j’apprenais que la carrière d’Armstrong n’était qu’une escroquerie, je claquerais la porte du cyclisme. Ca voudrait dire que je ne comprendrais plus rien dans le vélo et que je n’aurais plus de raison d’aimer et de croire en ce sport. »

Qu’en pense l’ancien grand patron de l’UCI, Hein Verbruggen ? Il livrait ses impressions dans France Soir sur le Tour de France 1999 : « pas de cyclisme à deux vitesses ». A propos du dopage, il niait son efficacité dans l’Equipe, selon lui c’est « n’importe quoi et de dire que le dopage fausse les résultats. C’est de la bêtise ! C’est affirmer l’efficacité des produits ! ».

Les mêmes discours et les mêmes espoirs étaient présents dans le Tour de France 2006, le « Tour du re-renouveau » après le retrait de Lance Armstrong et l’affaire Puerto. Les discours les plus optimistes étaient de rigueur avant la victoire de Floyd Landis. En 2007, on annonçait également un « Tour du re-re-renouveau », c’est ce que croyait Daniel Bilalian grand patron des sports sur France Télévision « Cette année, la compétition reprend sa valeur auprès des téléspectateurs. Nous n’avons pas eu de scandale au départ, le ménage a porté ses fruits. » C’était sans compter sur les affaires Rasmussen, Vinokourov et la victoire du Puertiste, Alberto Contador. On pouvait alors parler de « Tour du re-re-re-renouveau » en 2008 marqué par les affaires Ricco, Piepoli, Kohl ou encore Schumacher. En 2011, on parlera probablement du « Tour du re-re-re-re-renouveau »…

Chaque année, on essaie de nous faire avaler les mêmes bobards, ce qui est profondément insupportable. Avec autant de mensonges et naïvetés, on se demande comment le cyclisme pourra réellement s’en sortir…

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2 commentaires pour Antidopage : hypocrisie et bêtisier

  1. Ping : Les problèmes de la lutte antidopage | Histoire et Légende du cyclisme

  2. sevilla dit :

    il faut légalisé le dopage afin de répertorier tous ceux qui veulent en bénéficier et pouvoir les séparer de ceux qui veulent rester naturopathe : cela ferait 2 catégories de compétiteur (les bio et ceux épaulés par la science). Chacun pourrait choisir son camp selon son propre point de vue philosophique et avoir la possibilité d’être sûre d’être à chance égale avec les autres pour ceux qui choisissent d’être épaulé par la science.

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