L’oublié Lapize

Pour Henri Pélissier, Octave Lapize était un épouvantail, un phénomène de la petite-reine.  Selon Paul Espeit, celui que l’on surnomme le Frisé était « le plus grand des coureurs dont on a le moins parlé ». Et il est vrai que malgré ses nombreux exploits retentissants et exceptionnels, Tatave n’avait pas eu la reconnaissance méritée de ses qualités. Pourquoi cette attitude envers ce héros de guerre, mort durant la première guerre mondiale ? Un ensemble de choix de carrière peuvent l’expliquer.

L’homme des triplés

Issu de la région Parisienne, le jeune Octave fait rapidement des débuts fracassants dans le cyclisme. Son jeune manager Paul Ruinard lui prédit un grand avenir, « il sera le meilleur coureur de sa génération, car il possède tous les dons du parfait cycliste » rien que ça. Passé professionnel en 1909 dans la très modeste formation Biguet, le Francilien crée la sensation en remportant Paris-Roubaix au nez et à la barbe de la puissante formation Alcyon. Pourtant, la course ne s’était pas déroulée comme le souhaitait le Frisé. A mi-course, il était victime d’une crevaison et il avait du revenir au terme de 22 km de poursuite acharnée. Isolé dans le final face à trois coureurs d’Alcyon, Lapize parvenait tout de même à faire la différence au sprint dans le Vélodrome de Roubaix. Il remportait en 1909 la première de ses victoires sur Paris-Roubaix. Recruté par Alcyon l’année suivante, il s’imposait également au sprint face au Belge Cyril Vanhouwaert surnommé Cyril « Ventre-ouvert ». Au départ de la reine des classiques en 1911, on disait de lui qu’il n’était pas capable de gagner une épreuve en solitaire et qu’il ne devait ses succès qu’à la chance et sa pointe de vitesse. C’est le propre du champion de se révolter, de se sublimer face à la critique, à l’adversité et à l’hostilité. Lapize fait parti de cette catégorie de champion. Il gagne son dernier Paris-Roubaix en solitaire avec plus de quatre minutes d’avance sur son second. Fort de ses trois succès majeurs, Tatave allait confirmer sa réputation de coureur le plus prestigieux de l’avant guerre. Deux nouveaux hat-trick viennent couronner sa carrière. De 1911 à 1913, il s’imposait sans partage sur le championnat de France et Paris-Bruxelles, considéré à cette époque comme l’une des plus prestigieuses épreuves d’un jour.

Octave Lapize était un coureur trapu, robuste et résistant. Il arrivait à déplacer victorieusement son petit mètre soixante cinq dans les terribles pavés du Nord. Il était l’opposé de François Faber, le géant de Colombes qui devait lui rendre près de trente centimètres en termes de taille. Ce dernier utilisait également des braquets démentiels pour l’époque, un fameux 26×9, plus de six mètres. Les deux hommes, les deux équipiers devaient pourtant devenir adversaires sur le Tour de France 1910, cette opposition de style alléchante, allait donnée lieu à un Tour de France passionnant. Lapize ne conserve pas que des bons souvenirs de la Grande Boucle. Pour sa première participation, il avait du abandonner suite à une chute. Le Tour 1910 escaladait cette année les premiers grands cols Pyrénéens, avec l’enchainement suivant : Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Aubisque et Oquich… Cela n’avait pas le don de réconcilier le Francilien avec le Tour. Ainsi dans le Tourmalet, il ne cessait de répéter à destination des organisateurs « Vous êtes des assassins. Oui, des assassins ! ». Pourtant à l’arrivée à Bayonne, c’est bien lui qui franchissait la ligne d’arrivée en vainqueur.

La confrontation entre Faber et Lapize avait diviser sa propre formation en deux. Personne ne se faisait de cadeaux dans la puissante Alcyon. Finalement, Tatave prendra le dessus sur son adversaire, profitant d’une chute de son rival entre Bordeaux et Nantes, qui avait profondément diminué le Luxembourgeois. Plus capable d’enrouler son braquet surhumain avec autant d’aisance, il s’inclinait en toute logique face à la désinvolture de Lapize. Ce dernier s’était permis la veille de la dernière étape d’effectuer son baptême du feu dans l’air ! Le Tour de France 1910 marquait d’ailleurs un tournant important pour la petite-reine. Outre l’escalade des premiers cols Pyrénées introduit par Alphonse Steines, proche de Lapize, cette édition avait vu l’apparition de la voiture balai, du premier grand duel du Tour de France, conclu à une vitesse record de 29,214 km/h. Cette performance était seulement battue en 1933 par le virtuose George Speicher.

Lapize le pistard

Au début de vingtième siècle, les épreuves sur piste présentaient un prestige tout aussi important, voir plus, que les courses sur route, si l’on n’en juge pas leurs succès populaires ou les gains financiers. Les routiers étaient considérés comme des « ratés » par rapport aux pistards. Pour exemple, le vainqueur  du Tournoi de vitesse dit GP de l’exposition gagnait 15 000 francs, alors que l’ensemble des gains du premier Tour de France s’élevait à 20 000 francs. Cette facilité allait provoquer la déchéance du grand champion Français qui évaporera son talent routier sur ces tours d’anneaux. Plus lucratif, moins contraignant, la piste était une aubaine pour Octave Lapize, le premier businessman du monde du cyclisme. En 1910, après une saison dans l’équipe Alcyon, Tatave signait un contrat avec l’équipe la Française qui prévoyait des cycles à son nom, un grand magasin à gérer. Plus tard, des cale-pieds Lapize allait faire leur apparition en masse dans le monde du cycle.

Le Frisé prenait progressivement goûts à ses tours de pistes bien que son éclat eut été considérablement moins brillant que sur la route, Lapize était un athlète courtisé par les vélodromes compte tenu de son prestige. Vainqueur du Tour 1910, il n’allait plus jamais retrouver cet état de forme, lessivé physiquement et mentalement par ses différents contrats sur piste, en France, en Belgique voir en Amérique. Sur le simple vélodrome de Buffalo, Tatave gagnait 2 500 francs annuellement alors que la prime pour le vainqueur du Tour n’était que de 5 000 francs pour un effort considérablement plus usant.

Octave Lapize allait cultiver une aversion pour les causes perdues. Il n’ira pas défendre de manière convenable ses différents triplés, comme l’aurait fait le grand champion qu’il était à ses premières années. Battu au sprint à Roubaix en 1912, il abandonnait précipitamment en 1914 sur Paris-Bruxelles dans la Citadelle de Namur et sur l’Enfer du Nord à 45 km de l’arrivée, pour le simple prétexte d’avoir été relégué trop loin des premiers. Sur le Tour de France, il enchainait les désillusions. Exténué par un début de saison surchargé, il abandonnait en 1911 après ses succès sur Paris-Roubaix, Paris-Bruxelles, le championnat de France et sur la piste. En 1912, il quittait le Tour de France sur un coup de tête. En pleine ascension du Portet d’Aspect, il faisait demi-tour de manière brutale. Il estimait être une victime d’une coalition menée par le Belge Odile Defraye, entouré par toute la colonie Belge, par son Alcyon et toutes ses équipes satellites. Seul contre tous, Lapize et son équipe se retiraient en masse. Il jetait l’éponge de manière tout aussi dramatique en 1913 dans une petite auberge en Bretagne, de façon anonyme. Il se retirait encore une fois en 1914, cette fois pour des raisons plus recevables, suite au décès de sa mère.

Champion sur route dénaturé par la piste, Octave Lapize allait se réhabiliter lors du grand conflit mondial. Aviateur respecté, il allait s’éteindre héroïquement lors d’un combat aérien contre deux avions allemands. Touché de cinq balles, il décédait le 14 juillet 1917.

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Un commentaire pour L’oublié Lapize

  1. babeth dit :

    bonjour, le grand père de mon mari était réparateur de vélo de 1919 à 1950 j’ai retrouvé de vieilles facture de 1920 à 1927 dont une avec l’entête O. Lapize , grace à vous je sais maintenant de qui il s’agit et je me permettrais de faire un lien vers votre blog si vous me le permettez . Dans la rédaction du Blog du grand père je ne suis pas encore à sa période mécanicien , réparateur de vélo, moto, auto … Bonne journée à vous

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