Portrait de Greg LeMond : le solitaire (2/2)

Avant de débuter dans le cyclisme international en 1978, Greg LeMond avait inscrit dans un bloc jaune ses différents objectifs : « bien se placer lors des championnats du monde junior, gagner l’épreuve olympique l’année suivante, à 22-23 ans être champion du monde et à 24-25 ans gagner le Tour ». Force est de constater avec un certain étonnement que la majeure partie de ses ambitions avaient été bien réalisées. L’Américain avait un plan de carrière précis qu’il allait respecter à la lettre.

L’évidence de son talent frappait les yeux. A 15 ans, il se permettait déjà de rivaliser avec le meilleur senior Américain, John Howard, dans l’ascension du Mont Washington. Deux ans plus tard, il s’en allait donc en Europe pour découvrir le métier. Au contact des Européens de l’ouest et de l’est, il s’épanouit rapidement et se met confiance. Il remporte le Circuit de la Sarthe, épreuve « open « qui réunissait amateurs et professionnels. L’Américain tape dans l’œil de Cyril Guimard qui le convoite. Après une première expérience Française difficile à l’US Créteil, LeMond intègre la prestigieuse équipe Renault, du maitre tacticien Français. Mais le mal du pays le démoralise et ses premières années au sein de cette formation sont très difficiles. Il quittera la France pour la Belgique après plusieurs mois de vie dans des conditions indignes d’un champion cycliste. « Exclu » au sein de l’équipe Renault, ses relations avec les Européens sont distantes en raison de la barrière de la langue et ses rapports avec son compatriote Jock Boyer sont pour le moins tendus. Ainsi lors du mondial à Goodwood en 1982, LeMond contra l’attaque de Boyer dans l’ultime côte à 500 mètres de l’arrivée, anéantissant les chances de son compatriote mais rival et favorisant ainsi la victoire de Saronni. Défaillant tactiquement, il allait se sublimer l’année suivante en Italie pour devenir le premier Américain champion du monde.

C’est avec ce prestigieux maillot irisé qu’il se présentait pour la première fois sur la Grande Boucle. L’Américain a longtemps reporté ses débuts dans les Grands Tours. Tombé malade avant le Tour d’Espagne en 1983, il allait aussi faire l’impasse sur le Tour de France la même année, estimant qu’il était encore trop tôt. Cependant, l’Américain avait déjà des références notables avant sa première épreuve de trois semaines. Il avait gagné le Tour de l’Avenir 1983 avec un écart record et avait, peu avant dans la même saison, terminé quatrième du difficile Tour de Suisse. Pour son premier Tour de France, il terminait alors à la troisième place derrière Laurent Fignon et Bernard Hinault, alors qu’il était sous antibiotique durant deux semaines. Impressionné, Guimard lui prédisait alors quatre ou cinq Tours de France victorieux. Sur sa lancée et dans un état physique similaire à l’an dernier, LeMond espérait conserver son titre de champion du monde, mais un marquage accentué de Moreno Argentin jetait en l’air toutes ses illusions. L’Italien lui avait réclamait 10.000 dollars pour collaborer avec lui, ce dernier n’avait toujours pas oublié l’humiliation que lui avait fait subir l’Américain l’an dernier sur ses propres terres. La victoire lui échappe dans ce mondial tout comme elle lui échappera sur le Tour de France 1985, prisonnier de Bernard Hinault, LeMond ne peut jouer sa carte personnelle dans Luz Ardiden alors que son leader est en difficulté. On lui interdit de remporter la Grande Boucle au profit de Bernard Hinault, qui lui promet de l’aider à gagner l’année suivante en guise de compensation. Une promesse seulement partiellement tenue tant le Français a mené la vie dure à son équipier tant sur le plan mental que physique. Le Breton tentait des échappées audacieuses et tenait des propos provocateurs envers l’Américain, avec comme objectif de déstabiliser cet Américain arriviste. Survolté, Hinault semblait en bonne position pour remporter un sixième Tour de France après la première étape de montagne, mais il allait s’écrouler à Superbagnères puis plus tard dans l’Izoard, victime de son tempérament volcanique. LeMond devenait alors le premier Américain vainqueur du Tour de France, mais le divorce avec Hinault était consommé malgré cette scène digne de la commedia dell’arte improvisée par Bernard Tapie au sommet de l’Alpe d’Huez. Les deux coureurs avaient franchi la ligne d’arrivée main dans la main…

Au sommet de sa carrière et dans la force de l’âge, il subissait un coup d’arrêt sur la Tirreno-Adriatico 1987 se fracturant l’os du doigt. Au repos, il allait subir un dramatique accident de chasse le 20 avril. En quelques semaines, il perdait sept kilos et avait mis des mois avant de revenir à son meilleur niveau. Après de nombreux sacrifices, il était sur la bonne voie du rétablissement et plein d’espoir en vue du Giro 1988, mais il s’avérait que sa reprise était trop prématurée. Une trop grande charge de travail allait donc l’obliger à se faire opérer suite à une tendinite durant ce printemps. Plein d’ambitions, il allait alors traverser une nouvelle période tourmenté. L’Américain vivait probablement ce que l’on pourra considérer comme un tournant de sa carrière. N’est-ce pas cette suite d’échecs et de désillusions qui allaient transformer ce champion de l’âge d’or des années 80, à un champion lambda du début des années 90 ?

Le moral au plus bas, il énonçait des doutes sur sa capacité à revenir à son meilleur niveau. Son équipe PDM ne lui faisait plus confiance et c’est au sein de la modeste équipe ADR qu’il allait effectuer un come-back surprise. Malgré des débuts encourageants (6éme de la Tirreno, 4éme du Critérium International), il voulait tout plaquer sur le Tour d’Italie, le cyclisme l’insupportait, il se sentait tout simplement minable. Malgré tous ses sacrifices, il n’avait jamais réussi à redevenir le coureur qu’il espérait. A bout de force, le teint pâle, son œil d’expert lui montre que quelque chose cloche : son sang manque de fer et de sels minéraux. Il s’en est donc injecté – ce qui n’est pas interdit – en fin d’épreuve pour terminer la dernière étape à une prometteuse deuxième place sur le dernier chrono du Giro, prémisse d’un retour en grâce, un tournant décisif dans sa nouvelle carrière. Stimulé par l’envie de détromper les critiques venues de la presse et du peloton Européen, l’Américain allait puiser sa force dans cette animosité pour préparer son retour gagnant en juillet 1989. Alors que la majeure partie des suiveurs l’enterrait déjà, il remportait son second Tour de France avec le scénario que l’on connait sur le dernier contre-la-montre. Victoire controversée. On reprochait à LeMond de n’avoir jamais pris l’initiative de toute l’épreuve. Mais était-ce à lui de prendre des risques compte tenu de ses limites personnelles et celles de son entourage ? Cependant, le plus gros débat restera autour de ce guidon triathlète qu’il a utilisé durant tous les différents contre-la-montre. Inauguré par Ron Kiefel, quelques mois auparavant dans une modeste épreuve Américaine, on estimait ses bénéfices importants. On ne peut pas refaire l’histoire, mais il est tout de même évident qu’à armes égales, l’issue de l’épreuve n’aurait pas été la même.

Auréolé d’un succès inattendu pour le grand public, LeMond confirmait son retour en devenant champion du monde quelques semaines plus tard. Il allait de nouveau être la bête noire de Laurent Fignon, contrant chacune de ses offensives. Avec ce maillot arc-en-ciel, il allait remporter un troisième Tour de France, sans la manière, il ne remportait aucune étape. Dépassé l’année suivante par l’arrivée de l’EPO, Greg LeMond ainsi que de nombreux coureurs prestigieux des années 80 allait céder sa place à une nouvelle génération d’athlètes ou de robots…

Vainqueur à trois reprises de la Grande Boucle, nous pouvons constater que les premières prédictions de Cyril Guimard à son sujet n’étaient pas irréalistes. A l’image de son rival Laurent Fignon, sa carrière avait connu de nombreux hauts et bas. Malgré les critiques que subit le champion Américain, nous pouvons tout de même lui donner le mérite d’avoir bâti une telle carrière et un tel palmarès dans une forme de solitude et d’isolement. Deux fois champion du monde, il n’avait jamais pu compter sur une équipe Américaine homogène et solidaire. Il faut rappeler que jusqu’en 1985, le championnat national Américain n’existait guère. Le championnat du monde devenait alors officieusement le championnat national, source de nombreuses discordes. Jugeant ridicule cette situation, Greg LeMond refusait de prendre part au Mondial de Prague en 1981. Dans cette atmosphère, les coureurs Américains passaient l’essentiel de la course à se rouler dessus, au lieu de faire bloc comme une véritable équipe pour défier les Européens.

Sur la Grande Boucle, LeMond n’a jamais pu être entouré d’un collectif digne de son standing. Décrit comme l’Américain de service, il ne faisait guère l’unanimité en raison de ses différences et des critiques émises envers le cyclisme Européen. Pour ses premiers Tours de France, il devait cohabiter avec Laurent Fignon puis Bernard Hinault. Si la cohabitation avec le premier n’a pas posé d’obstacle majeur à la carrière de LeMond, le second lui a par contre rendu la vie très difficile. Physiquement le plus fort en 1985, il devait se contenter d’une deuxième place. Il allait se trouver ensuite dans une position délicate l’année suivante pour son opposition à Bernard Hinault. Isolé voir exclu de sa propre équipe, à l’instar d’Alberto Contador en 2009, il trouvait néanmoins d’infinies ressources mentales dignes des grands champions pour vaincre. Il vivrait ensuite un scénario ressemblant pour son dernier succès sur le Tour. il était désigné logiquement comme le leader de sa formation Z en début de Tour. Mais rapidement, une échappée dangereuse de quatre coureurs allait gratuitement prendre une dizaine de minutes d’avances. Parmi ces hommes, un certain Ronan Pensec qui allait se trouver solidement leader de l’épreuve après les premières étapes de montagne Alpestre. La presse s’enflamme, son équipe aussi, il est désigné comme le futur vainqueur du Tour. LeMond est obligé de ronger de nouveau son frein. Cependant, la dureté de l’épreuve allait remettre de l’ordre dans la hiérarchie et le champion du monde allait triompher à l’issue de ce Tour de France 1990, sans pour autant remporter d’étapes.

En 1989, il était contraint à une forme d’isolement différent. Malgré les critiques de certains de ses équipiers durant la saison, sa formation était à la disposition totale de l’Américain au cours de la Grande Boucle. L’équipe ADR était malheureusement terriblement limitée en montagne, probablement le collectif en montagne le plus faible auprès d’un leader. Usant d’une tactique attentiste, à la limite de la provocation, il s’en sortait de manière miraculée des différents défis imposés par Laurent Fignon voir Pedro Delgado dans les grands cols Français. Avec Greg LeMond, l’expression individuelle du sport cycliste prenait donc tout son sens.

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