La Gloire du Sacrifice

Quand René Vietto se présentait sur le Tour de France 1934, il n’avait alors que 20 ans. Sélectionné pour ses qualités de grimpeur, le Cannois avait remporté le prestigieux Grand Prix de Wolber et avait également pris part au Tour d’Italie l’an dernier, terminant 22éme et croisant la route d’un certain Alfredo Binda, son modèle. Son idolâtrie atteignait des proportions extrêmes, imitant même le style de celui que l’on surnomme justement pour la pureté de son style le « grimpeur assis ». Ce genre deviendra également la marque de fabrique du jeune René Vietto à l’issue de ce Tour de France 1934. Posé à l’avant de sa selle, pédalant de la pointe des pieds, le buste droit et immobile, Vietto allait devenir l’un des précurseurs du mythe des authentiques grimpeurs. D’entrée de Tour pourtant, le Cannois était victime de multiples ennuis mécaniques qui le repoussait très loin au classement général. C’est dans la montagne, son terrain de prédilection qu’il se révélait auprès du grand public. L’insouciant Sudiste l’emportait à la fois à Grenoble, Digne et dans son fief à Cannes. Remonté à la troisième place, les journalistes et le grand public se mettaient à lui donner l’étiquette de possible vainqueur de la Grande Boucle.

Meilleur grimpeur de ce Tour de France, la traversée des Pyrénées devait stopper sa lancée. Dans la descente du col de Puymorens, le maillot jaune Antonin Magne brise sa jante. René Vietto est alors contraint de céder sa roue à son leader. Dépité par cette mésaventure, le jeune Cannois s’asseyait sur un muret et pleurait toutes les larmes de son corps, voyant ses chances de podium voir de maillot jaune s’envoler. Une image insolite et frappante de l’histoire du Tour de France, qui bâtissait alors une légende impérissable, un esprit de sacrifice et de courage qui allaient faire pleurer les dames de France. Cet événement entré dans l’histoire a établi le mythe et la popularité du Roi René.

Cependant, il convient d’apporter quelques précisions aux faits. Vietto n’a jamais offert son vélo ou sa roue au maillot jaune dans la descente du Puymorens. Selon l’intéressé, sa version parait beaucoup moins romantique que celle racontée dans les médias, « cette roue, on me l’a prise ! » s’écriait-il après les faits. Cette roue qui d’ailleurs n’était pas adaptée à celle d’Antonin Magne. Son sacrifice était ce jour-ci inutile, et c’est le champion du monde Georges Speicher qui réalisait le véritable offrande. L’authentique sacrifice de Vietto avait été effectué le lendemain dans la descente du Portet-d’Aspet. Tenu informé par un motocycliste des déboires de son leader, il remontait la pente pour offrir son vélo au maillot jaune. La dramaturgie de l’acte a également été largement amplifiée, le Cannois n’a jamais été en mesure de remporter le Tour de France, en raison de ses ennuis en début de Tour dans les étapes de plaine. Mais comme le disait Georges Briquet, Vietto avait crée une légende, « on n’osera pas y toucher : elle est si émouvante ». L’ancien groom était devenu Roi.

Son triomphe en 1934 sera par la suite sans pareil. Plus jamais, nous n’allons retrouver le roi René dans un tel état de grâce. Soumis à des cadences à l’entrainement trop élevées pour un coureur de son âge, le Cannois usait son organisme de manière trop prématurée et traversait un passage à vide après ses premières épopées. Il sera l’année suivante le premier coureur incriminé dans la défaite de l’équipe de France en 1935, on le jugeait trop individualiste, un comble. Exclu de l’équipe de France en 1936, Vietto allait être ruiné financièrement par son manager Trialoux. Après cette traversée du désert, il revenait victorieusement en 1939. Conscient que ses capacités de grimpeurs ne sont plus les mêmes qu’autrefois, il conquérait le maillot jaune en début de Tour sur les étapes de plaine, où il se montrait particulièrement offensif. Usé par ses longs raids et malade, il devait céder son beau paletot au Belge Sylvère Maes dans l’Izoard, déboursant quelques dix-sept minutes.

Fier et orgueilleux, il affirmait qu’il allait gagner le Tour de France en 1940, mais ce Tour n’a jamais eu lieu. Toujours présent en 1947, il est alors le cycliste Français le plus populaire et c’est sur les pavés Belges qu’il acquit le maillot jaune à la surprise générale, devenant ainsi l’un des rares coureurs à avoir remporté une étape du Tour de France avec plus de dix années d’intervalle. Solide maillot jaune, la presse et le grand public ne le voyaient pas fléchir. Solide en montagne, il ne cédait pas de terrain sur l’Izoard contrairement à ce qui s’était passé huit ans plus tôt. Seul Jean Robic, publiquement, affirmait que le Cannois ne gagnerait pas ce Tour. La prédiction du Breton était bonne. Vietto allait s’effondrer à trois jours de l’arrivée dans le Mur de Bretagne face à Robic et Brambilla. Pour expliquer sa défaillance, on parlait d’un empoisonnement – avoué – lors de la couse contre-la-montre, d’un supporter… Breton.

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