L’Izoard et sa Casse Déserte

Perché à 2 361 mètres d’altitude, le col de l’Izoard a accueilli à trente deux reprises le Tour de France, ainsi que d’autres épreuves comme le Tour d’Italie ou le Dauphiné Libéré. Situé à l’approche de Briançon, ce col constitue la transition entre les Alpes du Nord et les Alpes du Sud, ce géant a construit sa réputation par son rôle décisif qu’il occupe dans une épreuve comme la Grande Boucle. Raphaël Geminiani ne disait-il pas que  « le Tour se gagne à Briançon avant de se gagner à Paris » (l’Equipe) ? Outre par son côté stratégique, l’Izoard a surtout bâti sa renommée par son paysage lunaire et cosmique lors des derniers kilomètres de son ascension, appelé « Casse Déserte ». Cette dernière nous emmène sur une autre planète et attise la fascination des plus grands champions de la petite-reine, qui admirent et craignent cette difficulté. Ne dit-on pas qu’un champion entre seul dans la casse déserte ? Avec le temps, l’Izoard est devenu un mythe, des stèles de Fausto Coppi et Louison Bobet y ont été gravées comme pour éterniser leurs exploits.

Le temps des pionniers

Le Tour de France empruntait pour la première fois l’Izoard en 1922. Ce col était alors décrit comme un véritable épouvantail. Il faisait peur. Tellement que les plus grands champions abordaient prudemment son escalade, personne n’osait prendre de risques, de peur de succomber face à la difficulté. Ainsi, les cinq premiers coureurs se tenaient en une trentaine de secondes au sommet du col, franchi en premier par le triple vainqueur de l’épreuve Philippe Thys. Il fallait attendre la prochaine édition pour voir le début des grandes offensives dans l’Izoard et sa Casse Déserte. Méthodique depuis le début de l’épreuve, Henri Pélissier plaçait sa première grande offensive dans l’Izoard, pour reprendre plus de quarante minutes sur le maillot jaune actuel, son équipier Ottavio Bottechia, et ainsi remporter son premier et unique Tour de France.

L’ascension de l’Izoard avait continué sans interruption jusqu’en 1927, il avait vu la domination par deux fois du plus prestigieux des Luxembourgeois à savoir Nicolas Frantz en 1924 et 1927, de l’Italien Bartolomeo Aimo en 1925 puis 1926, et enfin celle du Flamand Sylvère Maes en 1936 et 1939. Le Belge remportait ces deux années le Tour de France. Il profitait de la défaillance de René Vietto en 1939 pour endosser son second maillot jaune. Le valeureux Sudiste avait probablement payé sa trop grosse débauche d’énergie en début de Tour, mais il prendra une revanche cinglante huit ans plus tard en gagnant l’étape et en subtilisant le maillot jaune d’Aldo Ronconi.

L’âge d’or

Le plus grand exploit de l’avant-guerre était certainement celui du Toscan Gino Bartali en 1938. Discret lors de la majeure partie de l’épreuve, malgré son évidente supériorité en montagne, l’Italien avait décidé de porter sa grande offensive dans l’Izoard, comme l’avait fait Pélissier quinze ans auparavant. Bartali remportait l’étape, prenait le maillot jaune et repoussait son dauphin à 17 minutes au général. La caravane s’extasiait devant cette performance, à l’image de Jean Routier : « On a beau évoquer le souvenir de tous les meilleurs grimpeurs, aucun d’eux n’a jamais fait pareille impression ». Dix ans plus tard, le Toscan rééditera son exploit pour gagner son second Tour de France, reprenant près de vingt minutes au maillot jaune Louison Bobet et précipitant le naufrage d’un Jean Robic, pas aidé par son pédalier brisé dans un endroit critique. Le petit Breton avait d’ailleurs eu la malchance de crever à ce même endroit l’an passé.

Son grand rival, Fausto Coppi, viendra par la suite contester la légende édifiée par Gino le Pieux. Sur le Tour d’Italie en 1949, lors de l’étape Cuneo – Pinerolo, le Campionissimo mettait un point d’honneur à foudroyer son rival dans les pentes de l’Izoard. Ce jour là, Coppi écrasait l’opposition avec un raid solitaire de 170 kilomètres. Bartali suivait derrière à quatorze minutes… Les deux rivaux se retrouveront quelques semaines plus tard sur le Tour de France. Cette fois, sous la pluie, les deux coureurs avaient établi un pacte de non agression. Fausto passe en premier au sommet de la difficulté et laissait gagner Gino à Briançon le jour de ses 35 ans. Deux ans plus tard, Coppi renaissait de ses cendres sur les pentes l’Izoard après sa terrible défaillance à Montpellier et le décès de son frère Serse. Parti tôt dans l’étape, il possédait neuf minutes d’avance à l’approche de l’Izoard. C’est alors qu’Hugo Koblet, qui avait déjà survolé l’Izoard l’année précédente, produisait son effort. Comblant sept des neuf minutes de retard, le beau Suisse avait perdu de sa superbe dans la Casse Déserte. Il ne pouvait pas revenir sur un Coppi renaissant et de nouveau victorieux.

La période des grands champions se poursuivait avec le règne de Louison Bobet en 1953 et 1954. Comme le disait Jacques Goddet « c’est le privilège de l’Izoard de distinguer le champion ». Et justement, le champion Breton se servait de ce tremplin féérique pour d’une part ériger son éternel prestige, mais aussi pour gagner ses deux premiers Tours de France, confirmant ainsi le rôle stratégique déterminant de l’Izoard et de sa Casse Déserte.

Le progressif déclin de l’Izoard

Après avoir traversé une période glorieuse marquée par les épopées de champions comme Bartali, Coppi et bien sûr Bobet, le prestigieux col Alpin allait progressivement perdre son prestige. Le modeste escaladeur Valentin Huot allait franchir le sommet de la difficulté en tête en 1956, avant un retour à la normale les années suivantes. Bahamontes imposait sa loi en 1958 en compagnie de Gaul et rééditera sa performance en 1962 avec néanmoins beaucoup moins d’éclat. En effet, le vainqueur de cette grande étape Alpestre avec arrivée à Briançon n’était d’autre qu’Emile Daems un routier-sprinteur.

Fréquenté quasiment chaque année durant les années avant et après le deuxième conflit mondial, l’Izoard allait partiellement s’éclipser dans la fin des années 60 pour revenir en 1972 pour la première d’Eddy Merckx face à la Casse Déserte. Conscient du prestige de l’Izoard, par respect des anciens champions mais aussi par esprit de revanche, le Cannibale avait mis un point d’honneur à terrasser l’opposition. L’étape avait pour départ Orcières Merlettes, là où un an auparavant, le Bruxellois avait été humilié par Luis Ocaña. Eddy Merckx en profitait pour faire deux pierres d’un coup, par un raid victorieux de 75 km. L’année suivante, absent, c’est son rival Espagnol qui l’emportait lors de l’étape de l’Izoard, mais il avait eu plus de peine que le Belge à s’imposer, profitant de la crevaison de José Manuel Fuente franchissant en premier le sommet de l’ascension. Deux ans plus tard, le déclin d’Eddy Merckx sera définitivement marquer dans ce col, il subissait de nouveau la loi de Bernard Thévenet, comme à Pra Lou la veille.

Bernard Hinault lui ne connaitra qu’une seule fois la Casse Déserte sur le Tour de France en 1986 au moment de tirer sa révérence. A l’image de Merckx onze ans plus tôt, le Blaireau devait rendre les armes et passer définitivement le pouvoir à Greg LeMond. Le Tour de France avait emprunté la difficulté en 1989. A la surprise générale, c’était le musculeux Suisse, Pascal Richard, qui passait en tête au sommet devant des favoris désintéressés par le mythe. Le tourisme, par la suite, était venu ralentir son usage dans la Grande Boucle qui ne l’empruntait qu’une seule fois dans les années 90 – en 1993 – où Chiappucci passait en tête.

Revenu aux affaires seulement en 2000, le 4×4 Colombien mais maillot à pois du Tour, Santiago Botero allait triompher au sommet de la Casse Déserte. Pour le centenaire de l’épreuve, c’était l’inconnu Aitor Garmendia qui avait franchi en tête l’Izoard, avant que le grimpeur Italien Stefan Garzelli en fasse de même en 2006. L’Izoard n’a aujourd’hui malheureusement plus la grandeur qu’elle avait auprès des champions cyclistes, les mœurs se perdent, ce qui est bien regrettable.

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