Jan Ullrich, les raisons d’un gâchis

Jan Ullrich véhicule l’image d’un coureur talentueux, dont le palmarès ne reflète pas bien le véritable potentiel de l’athlète Allemand. La carrière de cycliste du natif de Rostock a connu des hauts. Il s’est d’abord construit à Oslo en 1993 en remportant le championnat du monde amateur, trois avant sa prometteuse deuxième place sur le Tour de France. A 23 ans, il remporte l’épreuve la plus prestigieuse, il est décrit comme un enfant prodige, Bernard Hinault lui promet plus de cinq victoires sur l’épreuve reine, mais son succès en 1997 sera le premier et le dernier. Inimaginable quand on pense à ses démonstrations à Arcalis ou sur les routes de Saint-Etienne. Sa carrière connaitra de nombreux bas, mais ses succès sur la Vuelta en 1999, les Jeux Olympiques en 2000 puis son double sacre dans les Mondiaux de Vérone puis Lisbonne lui assurent une certaine crédibilité avant de progressivement descendre aux enfers. C’est finalement de manière inattendu, après ses problèmes gastriques dans les Alpes, qu’il revient en grâce mais de façon éphémère sur le chrono de entre Gaillac et Cap Découverte en 2003, faisant momentanément renaitre le mythe de Fausto Coppi. Puisant sa force dans les problèmes extra sportifs qui l’ont poursuivi cette saison, il réalise son dernier coup d’éclat. Ce palmarès peut sembler conséquent, mais il est bien trop inférieur à ce qu’il aurait pu réaliser. Qu’a-t-il manqué à Jan Ullrich pour devenir le champion de sa décennie ?

Plus de sérieux dans sa préparation

Rien de nouveau, la préparation trop approximative de l’Allemand, accompagné de problèmes de poids récurrents, est le principal facteur d’une carrière en demi-teinte. Prédisposé à prendre rapidement du poids, l’hiver reste l’ennemi d’Ullrich. Peu à l’aise sous les températures froides ou sous la pluie, l’organisme du Teuton ne supporte pas les conditions climatiques extrêmes. Ses défaillances aux Deux Alpes en 1998, à l’Angliru en 1999, à Hautacam en 2000 ou à La Mongie en 2004 illustrent parfaitement ce propos. A tous ses problèmes, on peut ajouter celui du stress, qui selon son mentor Rudy Pevenage était une des causes de ses différents soucis : « Jan était stressé et il prenait même du poids à cause de cela » (L’Equipe). C’est en hiver que commence la saison cycliste, mais l’Allemand n’a pas souvent été un véritable professionnel à cette période de l’année, il avait la fâcheuse tendance de préférer l’existence d’un être normal et non d’un champion. Comme le disait Walter Godefroot, pour être champion cycliste, il faut vivre toute l’année comme une « bête », ajoutant même que le talent de Jan Ullrich combiné au sérieux d’Erik Zabel donnerait … Eddy Merckx.

Un mauvais entourage

Plus haut, j’ai parlé du problème du stress, qui pouvait être mis en corrélation avec ses problèmes de poids. Jan Ullrich est un coureur précoce qui est rapidement devenu une vedette dans son pays. En devenant à 23 ans, premier Allemand vainqueur du Tour de France, il a suscité toutes les convoitises du public, des médias ou des différents sponsors. « Ulle » était alors un tout jeune homme et n’a pas su géré cette notoriété seule, alors que dans le même temps son entourage n’a pas réussi à éloigner son champion de tous les dangers d’une popularité trop prématurée. Sa tournée des plateaux télévisés, qui ont suivi son succès lors de son premier Tour de France, reste selon moi significatif de la mauvaise gestion de la carrière de l’Allemand. Personne n’a su détaché le « Kaiser », qui à cette époque n’était encore qu’un gamin en manque de repères, de toutes ses tentations, dont l’argent, qui ont nui à sa carrière de coureur.

Très jeune, Jan Ullrich a été victime d’un entourage cupide et avide d’argent, qui l’a entrainé dans un cercle vicieux et infernal. Peu de ses proches n’a voulu le remettre en question durant tant d’années d’échecs. Il a fallu attendre 2002 pour entendre les premières grosses critiques de la part de son entourage et de la presse Allemande. Un champion n’est un individu comme un autre. Il puise sa force dans l’adversité, dans l’humiliation et dans la difficulté. Pour la première fois de sa carrière, il a été touché au plus profond de lui par la réaction des siens. Que s’est-il passé par la suite ? Il a travaillé plus dur que jamais à l’intersaison et au sein de sa nouvelle équipe, on voyait un Jan Ullrich nouveau. Bernard Hinault n’a-t-il pas affirmé être agréablement surpris du poids de forme de l’Allemand à cette époque de l’année ? Les résultats ont par la suite suivi. Il remporte le Tour de Cologne en avril, il n’avait jamais gagné aussi tôt dans la saison, avant de réaliser un excellent Tour de France. La saison cycliste se joue en hiver, cela se vérifie souvent.

Son sens tactique défaillant

Gros point noir de l’Allemand, un sens tactique ridicule voir niais. Jan Ullrich agit souvent à contre temps. Trop souvent sur la défensive alors qu’il devrait passer à l’acte, l’Allemand a subi de nombreuses critiques notamment pour sa passivité sur le Tour 2005 dans l’étape des Vosges. Mais c’est bien en 2003 que sa tactique déployée lui a fait perdre la course. Totalement à côté de la plaque dans les Pyrénées, il perd le Tour de France dont il était l’homme fort. Au Plateau de Bonascre, il n’attaque son rival Américain qu’à deux kilomètres de l’arrivée. Quel aurait été le résultat s’il avait attaqué trente kilomètres avant ? Le lendemain, il adopte une attitude digne d’un maillot jaune, faisant ainsi les affaires d’Armstrong. La dernière étape de montagne à Luz Ardiden et le chrono de Pornic – Nantes mettent de nouveau en avant les carences de l’Allemand à la fois sur le plan tactique que technique. Sa faible vision de la course lui a par ailleurs coûté de nombreuses défaillances. Sur le Plateau de Beille 1998, victime d’une crevaison au pied du col, il se précipite et lâche toutes ses forces au pied pour revenir sur le groupe de tête. En 1997 à Morzine ou huit ans plus tard dans les Pyrénées, il a enterré lui-même maladroitement les ambitions de podiums de ses propres équipiers Bjaarne Riis et Alexandre Vinokourov.

Son manque d’ambition

Le manque d’ambition reflète parfaitement un certain manque de personnalité chez l’Allemand au contraire de son charismatique rival Américain. Ce dernier véhiculait l’image d’un coureur plein d’assurance, sûr de sa force comme il l’a démontré sur l’étape de l’Alpe d’Huez en 2001, durant laquelle l’équipe Deutsche Telekom a été lamentablement ridiculisée. Il était un maitre tacticien, avec une véritable mentalité de gagneur et de provocateur, tout l’opposait à l’Allemand. Ullrich était un coureur trop gentil sur le vélo et en dehors, il se décrivait d’ailleurs comme l’ami de tout le monde. Le Teuton ne possédait pas la poigne d’un grand champion, ni la sérénité ou la hargne de l’Américain. D’ailleurs, si l’on regarde bien les interviews du Kaiser durant toute sa carrière, nous pouvons remarquer une certaine platitude dans l’ensemble de ses propos, répétant chaque année les mêmes promesses, les mêmes ambitions. Armstrong jouait avec l’Allemand. Ullrich craignait l’Américain, voilà toute la différence entre ces deux personnages.

Son obsession du Tour de France est d’ailleurs regrettable et totalement abusif. Avouons tout de même que son entourage ne l’a guère encouragé à aller vers d’autres objectifs, à l’exception de 1999. Suite à sa blessure au genou qui l’a contraint à renoncer à la Grande Boucle, Rudy Pevenage a réussi à le convaincre avec force de participer au Tour d’Espagne avec le résultat qu’on connait. D’un autre côté, ses différentes places d’honneur sur le Tour étaient vécues en Allemagne comme des victoires renforçant le côté humain du coureur. Mais dans l’impitoyable monde de la compétition et du cyclisme, Jan Ullrich était loin d’être le vainqueur. Pourquoi ne pas avoir tenté d’autres objectifs ? Armstrong avait d’ailleurs dit suite à sa cinquième place de dauphin sur le Tour « A sa place, j’aurais tenté ma chance sur le Giro, les classiques ou les championnats du monde. »

Soyons honnêtes, Jan Ullrich n’avait probablement pas les capacités et les prédispositions physiques pour être prêt tôt dans la saison. Penser qu’il aurait pu affronter correctement les hommes en forme sur Paris-Nice en mars, ou les puncheurs un mois plus tard, reste à mon sens utopique. Par contre, avec plus de sérieux et d’ambitions, une ou plusieurs victoires dans le Giro était bien accessible. Ce qui est également regrettable, c’est qu’il n’a plus eu la volonté de prolonger sa saison après le Tour de France depuis 2003, escamotant ainsi certaines grandes épreuves comme la Vuelta ou les championnats du monde, dont il aurait pu être le grand animateur.

De trop gros braquets ?

Un refrain souvent utilisé pour expliquer ses défaites face à Lance Armstrong. Je n’ai jamais été d’accord à ce sujet. Certes, l’utilisation de braquets importants mettait souvent en difficulté l’Allemand lors de brusques changements de rythme, au contraire de l’Américain capable d’accélérations brutales dans les cols. Mais l’utilisation de braquet démentiel est une tradition dans l’ex-RDA et même globalement dans toute l’Allemagne. Très jeune, les exercices du petit Jan consistaient à grimper des côtes de 15 %, en restant assis sur leur selle, tirant le braquet le plus important possible. Le grand développement fait parti de la culture des cyclistes est Allemand, Jan Ullrich en est la meilleure illustration avec Olaf Ludwig, qui déployait durant les années 80 un effrayant 56×12, que très peu de professionnels n’osaient utiliser. L’utilisation de ses braquets ont parfois porté préjudice à l’Allemand, mais on oublie trop souvent des bienfaits de son emploi. N’a-t-il pas remporté le Tour de France avec près de dix minutes d’avance sur son dauphin avec l’utilisation de développement important ? De plus, était-il vraiment concevable et réalisable de remettre en cause radicalement près de quinze années de travail en quelques mois ?

Conclusion

La raison de ce gâchis a diverses explications. Comme l’avait révélé la clinique de Rostock, la forme de Jan provient de 70 % de ses aptitudes personnelles et à seulement 30 % de son entrainement. On peut donc reprocher à l’athlète de trop s’être reposé sur ses lauriers et sur ses acquis, mais aussi son sens tactique déficient. La mauvaise influence de son entourage n’a également pas aidé le champion Allemand à se remettre en question, vivant constamment dans le luxe, sans contraintes au sein de sa formation Deutsche Telekom puis T-Mobile. Jan Ullrich a donc trop longtemps été un enfant gâté et n’a pas su forcer sa nature et son tempérament.

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Un commentaire pour Jan Ullrich, les raisons d’un gâchis

  1. Ludovic_P_ dit :

    J’ai jamais aimé ce coureur, surement de part son manque de sens de la course. Cependant, je suis globalement assez d’accord sur ce portrait. Je nuance quand même ce que tu dis au sujet des braquets. Tu argumentes un peu de la sorte : c’était pas mal parce que c’était l’habitude en RDA et globalement en Allemagne. Mouaih, ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une habitude que c’est une bonne méthode. De plus, Olaf Ludwig était un sprinteur. On peut difficilement comparer un sprint court avec un gros braquet sur du plat et une longue ascension de col.

    Mais sinon, cool cet article. Je vais m’empresser de lire les autres.

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