Les Forçats de la Route

Vous avez probablement tous entendu déjà parler de cette expression « Les Forçats de la Route » utilisait pour qualifier les coureurs qui parcouraient le Tour de France. Mais comment ces cinq mots qui font la légende de notre sport ont été introduits dans le monde de la petite reine ? Rappel des faits.

En 1924, un an après avoir remporté son premier Tour de France, Henri Pélissier, avec son frère Francis, revient sur la Grande Boucle avec l’ambition de conquérir pour la deuxième fois le maillot jaune à 35 ans. Avant le départ de la troisième étape, un commissaire passe la main sous le maillot  du champion Français et remarque qu’il en possède deux. Il ordonne à Henri de retirer un des maillots comme le dit le règlement.

Se sentant atteint et humilié, le tempétueux tenant du titre décide de jeter l’éponge en compagnie de son frère. Ils se réfugient dans un café où ils retrouveront le reporter Albert Londres, néophyte en matière de sport. Rusés, les frères Pélissier vont se servir de sa certaine méconnaissance du cyclisme pour brosser un portrait galactique et exagéré sur la dureté de leur sport. Le journaliste du Petit Parisien, qui venait de réaliser un reportage à succès sur les condamnés au travail, trouve grâce aux deux frères un sujet à sensation qui s’intitulera: « Les Forçats de la Route ».

Avec le recul, on pouvait dire que c’était bien la première fois dans l’histoire du cyclisme que le dopage a été ouvertement abordé par les coureurs cyclistes. Cet énième coup de gueule de l’ainé de la fratrie Pélissien, pouvait sonner comme un appel à l’aide mais il n’a pas été écouté et le sujet du dopage a été ignoré pendant toutes ces années, jusqu’à la mort de Tom Simpson sur les pentes caniculaires du Mont Ventoux en 1967.

Voici les extraits du fameux article d’Albert Londres sur les Forçats de la route issu du site encyclique.com:

« Les frères Pélissier et leur camarade Ville abandonnent
Beeckman gagne la troisième étape
Coutances, 27 juin 1924.

Ce matin, nous avions précédé le peloton…

Nous étions à Granville et six heures sonnaient. Des coureurs, soudain, défilèrent. Aussitôt la foule, sûre de son affaire, cria :

– Henri ! Francis !

Henri et Francis n’étaient pas dans le lot. On attendit. Les deux catégories passées, les « ténébreux » passés – les « ténébreux » sont les touristes-routiers, des petits gars courageux, qui ne font pas partie des riches maisons de cycles, ceux qui n’ont pas de « boyaux », mais ont du cœur au ventre –, ni Henri ni Francis ne paraissaient.

La nouvelle parvint : les Pélissier ont abandonné. Nous retournons à la Renault et, sans pitié pour les pneus, remontons sur Cherbourg. Les Pélissier valent bien un train de pneus…

Coutances. Une compagnie de gosses discute le coup.

– Avez-vous vu les Pélissier ?

– Même que je les ai touchés, répond un morveux.

– Tu sais où ils sont ?..

– Au café de la Gare. Tout le monde y est.

Tout le monde y était ! Il faut jouer des coudes pour entrer chez le « bistro ». Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat. C’est Henri, Francis, et le troisième n’est autre que le second, je veux dire Ville, arrivé second au Havre et à Cherbourg.

– Un coup de tête ?

– Non, dit Henri. Seulement, on n’est pas des chiens…

– Que s’est-il passé ?

– Question de bottes ou plutôt question de maillots ! Ce matin, à Cherbourg, un commissaire s’approche de moi et, sans rien me dire, relève mon maillot. Il s’assurait que je n’avais pas deux maillots. Que diriez-vous, si je soulevais votre veste pour voir si vous avez bien une chemise blanche ? Je n’aime pas ces manières, voilà tout.

– Qu’est-ce que cela pouvait lui faire que vous ayez deux maillots ?

– Je pourrais en avoir quinze, mais je n’ai pas le droit de partir avec deux et d’arriver avec un.

– Pourquoi ?

– C’est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. Ça fait également partie du sport, paraît-il. Alors je suis allé trouver Desgrange : “Je n’ai pas le droit de jeter mon maillot sur la route alors ?… Non, vous ne pouvez pas jeter le matériel de la maison… – Il n’est pas à la maison, il est à moi… – Je ne discute pas dans a rue… – Si vous ne discutez pas dans la rue, je vais me recoucher… – On arrangera cela à Brest… – À Brest, ce sera tout arrangé, parce que je passerai la main avant…” Et j’ai passé la main !

– Et votre frère ?

– Mon frère est mon frère, pas, Francis ?

Et ils s’embrassent par-dessus leur chocolat.

– Francis roulait déjà, j’ai rejoint le peloton et dit : “Viens, Francis ! On plaque.”

– Et cela tombait comme du beurre frais sur une tartine, dit Francis, car, justement ce matin, j’avais mal au ventre, et je ne me sentais pas nerveux…

– Et vous, Ville ?

– Moi, répond Ville, qui rit comme un bon bébé, ils m’ont trouvé en détresse sur la route. J’ai “les rotules en os de mort”.

Les Pélissier l’ont pas que des jambes, ils ont une tête et, dans cette tête, du jugement.

– Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri, c’est un calvaire. Et encore, le chemin de Croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée. Voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez…

De son sac, il sort une fiole :

– Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives…

– Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.

– Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.

Ils en sortent trois boîtes chacun.

– Bref ! dit Francis, nous marchons à la “dynamite”.

Henri reprend :

– Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme saint Guy, au lieu de dormir. Regardez nos lacets, ils sont en cuir. Eh bien ! ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent, et c’est du cuir tanné, du moins on le suppose… Pensez ce que devient notre peau ! Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps…

– Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette…

– Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape.

– Mais ils renaissent pour l’année suivante, dit Francis.

Et, de nouveau, les deux frères s’embrassent, toujours par-dessus les chocolats.

– Eh bien ! tout ça – et vous n’avez rien vu, attendez les Pyrénées, c’est le hard labour ; – tout ça, nous l’encaissons… Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons de vexations ! je m’appelle Pélissier et non Azor !.. J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation !.. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres, qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même ! Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger. Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt que des “clochards” et plus d’artistes. Le sport devient fou furieux… »

Retrouvez les extraits de l’article sur ce site

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Un commentaire pour Les Forçats de la Route

  1. Ping : Ottavio Bottecchia, le maçon du Frioul « Histoire et Légende du cyclisme

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