Le cyclisme et le Puy-de-Dôme

Mercredi, Raymond Poulidor est mort. « Poupou », cycliste parmi les plus populaires de tous les temps, marqua l’histoire de son sport, par ses défaites répétées sur le Tour de France. Trois fois deuxième et cinq fois troisième de la Grande Boucle, Raymond Poulidor détient le record de podiums sur le plus grand événement sportif annuel sans s’y être imposé, ni même avoir porté le mythique maillot jaune de leader ne serait-ce qu’une journée. Apprécié du public pour sa simplicité et son accessibilité, le limousin déclarera au Palais des Congrès lors de la présentation du parcours du Tour de France 2018, quelques secondes après avoir salué les quintuples vainqueurs du Tour Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain, « à nous quatre, nous avons remporté quinze Tours de France », provoquant un rire général. Ce jour-là, il manquait le quatrième recordman de l’épreuve, mort trente-cinq ans plus tôt et grand rival de Raymond Poulidor sur les Tours des années 1960, Jacques Anquetil. Et l’image que l’on retient de la carrière de Poulidor, c’est bien celle du Puy-de-Dôme en 1964, épaule contre épaule face à Jacques Anquetil à deux kilomètres du sommet. Cette image, emblématique de la rivalité entre les deux coureurs, est aussi celle qui contribue à la légende du Puy-de-Dôme, que les coureurs du Tour ne gravissent plus depuis 1988. Les articles retraçant les grands moments de la carrière de Poulidor s’étant multipliés ces derniers jours, je souhaitais donc aborder un thème différent, celui du Puy-de-Dôme, sommet mythique que les coureurs du Tour 2020 ne graviront certes pas, mais pourront admirer le 10 Juillet prochain en escaladant le col de Ceyssat.

Au Ier siècle, environ 20000 arvernes, vaincus et devenus gallo-romains à l’issue du siège d’Alésia en 52 avant Jésus-Christ, quittent leur capitale Nemossos pour s’établir dans la ville nouvelle d’Augustonementum qu’il bâtissent au pied du Puy-de-Dôme, et qui plus tard deviendra Clermont-Ferrand. L’emplacement semble idéal pour construire un temple dédié au dieu forgeron Vulcain, pourtant les gallo-romains, grimpant au sommet du volcan par un chemin partant de la via Agrippa au niveau de l’actuel col de Ceyssat, décident d’y honorer le culte de Mercure, messager des dieux. Le temple édifié est abandonné trois siècles plus tard. Il tombe alors dans l’oubli, jusqu’au XIXème siècle. En effet, le temple est mis en lumière en 1872 par la construction entamée trois ans plus tôt du premier observatoire permanent de montagne qui deviendra l’Observatoire des sciences de l’Univers lié à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand en 1986.  Au-delà de la redécouverte du temple, la construction est le point de départ d’une véritable conquête du Puy-de-Dôme.

Et le premier à se hisser au sommet autrement qu’à pied que sera un cycliste. En 1892, le courageux membre du véloce-club auvergnat Fernand Ladoux effectue l’aller-retour entre Clermont-Ferrand et le Puy-de-Dôme. Il gravit donc le terrible chemin des Muletiers, 2300 mètres d’ascension à plus de 16% de moyenne sur un gravier offrant un rendement déplorable. Dans ces conditions, impossible de rester constamment sur sa bicyclette. Mais le têtu clermontois tenait à pouvoir scander après son exploit « j’ai entièrement gravi le Puy-de-Dôme à vélo », alors chaque fois qu’il devait s’arrêter, il descendait dix mètres plus bas avant de reprendre son entreprise ! Malgré cela, Fernand Ladoux réussit l’aller-retour en seulement deux heures et sept minutes. Il fallait bien un tel exploit pour permettre à la bicyclette d’être le premier véhicule à dompter le Puy-de-Dôme, treize ans avant l’automobile (notons tout de même la remarquable performance d’Auguste Fraignac qui parvint à conduire sa 16-HP Buire sur le chemin des Muletiers), quinze ans avant le train et vingt-et-un avant l’avion.

En 1926, une route à péage menant au sommet remplace la voie ferrée touristique construite vingt ans plus tôt. Cette route, décrivant une spirale presque parfaite pour accéder au sommet du volcan et développant une pente régulière d’environ 12% pendant quatre kilomètres, le tout après avoir déjà affronté quelques kilomètres d’ascension pour atteindre le péage depuis Clermont-Ferrand, devait accueillir le Tour de France un jour. Et ce jour, ce fut le 17 Juillet 1952. Cette année-là, les organisateurs du Tour proposent pour la première fois trois étapes s’achevant au sommet d’ascensions. Mais l’expérience ne sera pas renouvelée avant plusieurs années : en plus de concentrer l’attention des coureurs qui décident d’attendre le dernier moment pour attaquer, les arrivées en altitude tuent le suspense dès les Alpes, Coppi écrasant ses concurrents à l’Alpe-d’Huez malgré une belle résistance de Robic, avant d’enfoncer le clou à Sestrière. Et le campionissimo effectue une nouvelle démonstration de force sur les hauteurs du volcan auvergnat : après avoir laissé les coureurs de l’équipe de France et le néerlandais Jan Nolten attaquer plus tôt dans la journée, Coppi, sur son braquet 45*25, reprend un à un ses adversaires pour déposer Jan Nolten à deux cents mètres de l’arrivée, décrocher une nouvelle victoire en jaune et remporter par la même occasion le Grand Prix de la montagne.

Loin de la volonté actuelle de toujours chercher des arrivées en altitude plus improbables, pentues et télégéniques les unes que les autres, à l’image des arrivées à la Planche des Belles Filles, au col de la Loze ou encore au Puy Mary sur le prochain Tour de France, Jacques Goddet et ses collègues décident de supprimer les arrivées au sommet, qu’ils considèrent néfastes pour le spectacle. Ils attendent ainsi six ans avant de proposer à nouveau une arrivée en altitude, mais sous un nouveau format : le contre-la-montre en côte. Disputé au Mont Ventoux, le « cronoscalata » de l’édition 1958 sacrera le futur vainqueur du Tour Charly Gaul. Convaincus par l’expérience, les organisateurs décident de la réitérer l’année suivante sur les pentes du Puy-de-Dôme, à l’occasion de la quinzième étape. Ce jour-là, l’aigle de Tolède Federico Bahamontès devance assez nettement ses rivaux, repoussant Charly Gaul à 1 min 26 s et les autres favoris de la grande boucle à plus de trois minutes. Trois jours plus tard, l’espagnol et le luxembourgeois s’envolent dans le col de Romeyère, et l’aigle de Tolède revêt un maillot jaune qu’il ne lâchera plus. Le contre-la-montre en côte a donc une nouvelle fois sacré le futur vainqueur du Tour !

Nous en arrivons au célèbre duel entre « Poupou » et « maître Jacques ». En cette fin de Tour 1964, le Puy-de-Dôme est noir d’un monde qui attend impatiemment l’affrontement final entre le normand et le limousin. Au départ de l’étape, Anquetil compte cinquante-six secondes d’avance sur son rival, acquises principalement à la faveur des contre-la-montre individuels de Toulon et Bayonne et d’un bris de rayons subi par Poulidor vers Toulouse. Le poulain d’Antonin sait qu’il doit reprendre plus d’une minute à Anquetil, non seulement pour rattraper son retard mais pour également s’assurer un petit matelas en vue de l’ultime exercice chronométré de vingt-sept kilomètre entre Versailles et Paris. Pour ce faire, mieux vaut ne pas laisser filer les bonifications allouées aux deux premiers de l’étape. Mais lorsque les grimpeurs espagnols Jimenez et Bahamontès attaquent au plus fort de la pente, les deux français s’observent. Côte à côte, Anquetil, sur son tout petit développement, et Poulidor, sur son pignon de vingt-cinq dents manquant d’efficacité. Finalement Anquetil défaille violemment à moins d’un kilomètre du sommet, si bien que son adversaire lui reprend quarante-deux secondes. Mais pour le normand, l’essentiel est sauf : alors qu’il ne reste que deux étapes de plaine et une contre-la-montre où il est, sur le papier, supérieur à son rival, il conserve le maillot jaune. Cette étape, encore aujourd’hui considérée comme le moment le plus marquant de l’histoire du cyclisme, se sera pourtant résumée à un duel de cinq kilomètres entre Poulidor et Anquetil sur des pourcentages à deux chiffres où il est difficile de réellement porter une accélération.

Toujours est-il que ce jour, le Puy-de-Dôme accède au rang d’ascension mythique de la grande boucle. Il accueille par la suite régulièrement des arrivées d’étapes : en 1967, Felice Gimondi y sauve son Tour en décrochant une deuxième victoire d’étape après celle de Briançon deux ans plus tard la lanterne rouge Pierre Matignon s’y impose devant le maillot jaune Eddy Merckx. Le Puy-de-Dôme est d’ailleurs une ascension maudite pour ce dernier : il y révéla ses premières faiblesses en 1971 face à Joop Zoetemelk et Luis Ocana, qui le martyriseront dans les Alpes quelques jours plus tard, et il y reçut en 1975 un coup de poing au foie à cent cinquante mètres de la ligne. La fin des années 1970 verra le règne de Zoetemelk qui, en 1976 comme en 1978, terminera deuxième du Tour, battu par van Impe puis Hinault. On présente d’ailleurs souvent Poulidor comme l’éternel second, mais les trois deuxièmes places du français sur la grande boucle ne sont rien comparées aux six de Zoetemelk, dont la victoire en 1980 aura fait tomber dans l’oubli ses nombreuses défaites. Les dernières ascensions du Puy-de-Dôme sacreront les moins célèbres Angel Arroyo, Erich Maechler et Johnny Weltz, avant que la construction d’un train à crémaillère réduisant de moitié la largeur de la chaussée empêche le passage de la grande boucle. Les passionnés de cyclisme rêvent de revoir un jour au programme de la plus grande course du monde cette ascension mythique, seule du massif central à avoir déjà été classée hors catégorie. Et si cela semble très compliqué, le traceur du Tour Thierry Gouvenou ne ferme pas totalement la porte, et la tendance actuelle à organiser des arrivées dans des endroits aussi inattendus les uns que les autres laisse entrevoir un espoir de, peut-être, remonter un jour au sommet du Puy-de-Dôme.

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La carrière Italienne de Gino Bartali

Dans un article précédent, j’avais évoqué le parcours de Gino Bartali sur le Tour de France. Dans cet article, je traiterais de la carrière Italienne du Florentin. Grimpeur d’exception, imbattable dans les derniers hectomètres des cols, Bartali commence sa carrière amateur en Toscane. Il croise un certain Alfredo Bini qui devient son grand rival chez les jeunes. Plus tard, la dualité entre les deux Toscans se manifestera lors du Mondial 1936, chacun des deux coureurs ayant couru pour faire perdre l’autre, et non pour gagner. Son début dans le cyclisme est marqué par une grave chute en 1934 dans un sprint. Il sera défiguré et devra se refaire le visage par un chirurgien. Lire la suite

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Le sous-estimé Fuente

Parmi les rivaux de Merckx, on parle souvent d’Ocaña, De Vlaeminck ou encore Maertens. On parle relativement peu de José Manuel Fuente Lavarenda. Grimpeur de poche Espagnol, il avait causé bien des soucis à Eddy Merckx lors de différents Tours d’Italie. Surnomme « El Tarangu » pour sa force de caractère, il était en effet un grimpeur plein de panache et d’aisance quand les pourcentages s’accentuaient, il était un des dignes représentants de la caste espagnole des purs escaladeurs. Son trop grand franc-parler lui valut certains ennemis qui n’appréciaient pas ses paroles en l’air, notamment sur un Giro, où Fuente déconcertant d’aisance annonçait qu’il pouvait mettre ses rivaux à une heure s’il le voulait… Il remportait à deux reprises son Tour national. En 1972, il n’avait rencontré aucune opposition sérieuse. Deux ans après, sa supériorité dans les cols était manifeste. Mais une chute dans le chemin d’Eibar l’avait mise en danger jusqu’au dernier jour. La veille du dernier chrono, il ne possédait plus que 1’32’’ d’avance sur Lasa et 2’35’’ sur Agostinho. On annonce la défaite de Fuente lors de son arrivée. Le petit grimpeur pleure mais après vérification, l’Asturien avait réussi à conserver une avance de 18 secondes sur le redoutable Joaquim Agostinho. Lire la suite

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Les tournants de la carrière d’Eddy Merckx

Tellement de choses ont été écrites et dites sur le mental et la carrière d’Eddy Merckx. Champion unique, il était la personnification de tous les anciens champions réunis, il était le champion idéal. Coppi était connu pour ses exploits romanesques et insensés. Merckx réalisait chaque mois des exploits de la trempe de l’Italien. Van Looy était la référence incontestée des classiques. Merckx l’avait presque égalé à seulement 23 ans. Merckx était un champion unique. J’avais abordé quelques semaines auparavant, les premières années de la carrière cycliste d’Eddy Merckx. Dans cet article, j’aborderais la saison 1969 du champion Belge, synonyme de tous les drames et exploits.

Un début de saison sensationnel

Merckx n’aimait guère trainer en début de saison. En cette année 1969, le Bruxellois allait vite montrer qu’il était bien le patron du cyclisme mondial. Dès le mois de mars, il remportait son premier des trois Paris-Nice. Symboliquement, il s’imposait lors de l’épreuve chronométrée de la course au soleil devançant notamment un certain Jacques Anquetil. Lors de la dernière étape au sommet du col d’Eze, le jeune Belge résistait aux assauts du Normand mais surtout de Raymond Poulidor. Les médias parlent symboliquement de passation de pouvoir, même si celle-ci avait déjà été réalisée bien avant. Quelques jours après, il survolait de nouveau Milan-San Remo sur un nouveau démarrage à 100 mètres du sommet du Poggio. Le Belge effectue ensuite une descente vertigineuse pour s’imposer une nouvelle fois sur sa classique favorite.

Merckx continue de propager son hégémonie sur un Tour des Flandres couru sous la pluie. L’ambition du Belge est décuplée avant le départ de la course pour différentes raisons. Il n’avait guère apprécié le mauvais que lui avaient joué les Italiens Zandegu et Gimondi l’année passée. De plus après ce nouvel échec en 1968, les journalistes avaient émis de sérieux doutes sur sa capacité à briller sur les Monts Flandriens. Le Bruxellois était-il capable de conquérir la Flandre ? Le Brabançon s’appliqua à tous les balayer de la meilleure des manières afin de faire taire ses détracteurs. Auteur d’une somptueuse échappée en solitaire de 70 km, il repoussait Felice Gimondi à cinq minutes et Marino Basso à huit minutes.

Pour compléter ce que l’on peut appeler un Grand Chelem en ce début de saison, il prit une nouvelle revanche sur Liège-Bastogne-Liège, qui ne lui avait encore jamais réussi. En 1967, il s’était fait ruser par Walter Godefroot qui lui avait grillé la priorité au sprint, alors que le Flamand n’avait quasiment pas collaboré avec le Belge. Eddy Merckx était un coureur généreux, parfois trop généreux. A chaque course classique, qu’il soit dans un grand jour ou non, le Bruxellois tenait à effectuer lui-même la sélection afin de rejeter les plus faibles à l’arrière. L’idée qu’un second couteau puisse s’imposer dans une course classique ne lui convenait guère. Ainsi, à chaque classique où Eddy Merckx était au départ, chaque vainqueur était un coureur d’une grande valeur. Pour revenir à Liège-Bastogne-Liège, le Cannibale avait dû renoncer en 1968 en raison d’une maladie. Pour laver ses échecs, la victoire était impérative pour le Belge. Ce dernier s’appliqua à faire la sélection en personne dans les 100 derniers kilomètres, défiant quiconque qui voudrait s’opposer à sa supériorité. Imbattable, il s’adjuge Liège-Bastogne-Liège devant son équipier Victor Van Shil. Gimondi était repoussé à huit minutes.

Le drame de Savone

Irrésistible, on se demande bien qui pourrait arrêter l’ogre Bruxellois sur le Tour d’Italie. Bien qu’il ait couru ce Giro à l’économie en prévision du Tour de France, Eddy Merckx est intouchable dans l’épreuve au maillot rose. Mais un parfum de scandale souffle autour de ce Giro. Certains contrôles antidopage sont effectués alors qu’il ne respecte pas les normes internationales. On essaie discrètement d’acheter le Giro au Belge, mais ce dernier refuse. Le coup de théâtre qui intervient dans la nuit du 1er et 2 juin à Savone, était peut-être inéluctable. Au terme d’un de ces contrôles antidopage, Merckx est prié de quitter l’épreuve sans avoir le droit de se défendre. L’affaire atteint des proportions gigantesques, le Belge pensait même arrêter sa carrière un moment. Mais il sera finalement gracié quelques semaines plus tard « au bénéfice du doute » et il peut finalement courir le Tour de France avec une détermination sans égale, Savone restera longtemps dans son esprit : «C’est la plus grande injustice de ma carrière, je suis victime d’un complot ».

L’épisode de Savone a profondément marqué Merckx. Il l’a transformé. Merckx n’est plus et ne sera plus ce jeune champion insouciant voir naïf. Anquetil était considéré comme un patron difficile. Merckx sera un véritable dictateur. Devenu parano depuis ce tragique épisode, Merckx n’a plus confiance en beaucoup de monde et c’est en l’amour de sa femme Claudine et de sa famille qu’il parviendra à redevenir un nouveau genre de champion, encore plus impitoyable.

La Belgique a enfin son champion

Après trente années de disette, la Belgique atteint son nouveau champion sur la Grande Boucle. A la surprise générale, Eddy Merckx était le premier coureur à s’élancer du prologue de ce Tour de France, qu’il termine à la seconde place. La presse, les spectateurs et la caravane ont été pris à revers par ce revirement de situation. Le Belge souhaitait partir en premier afin d’éviter toutes sollicitations médiatiques, ce qu’il réussit parfaitement. La première échéance de ce Tour intervient lors de l’étape du Ballon d’Alsace. Seul contre tous, le Cannibale pulvérise l’opposition. A l’usure, en imprimant un train progressif, il annihile tous espoirs dans le camp des adversaires. Sa démonstration est tellement importante qu’avant même d’aborder les Alpes et les Pyrénées, ses adversaires semblent résignés. Merckx emmène le cyclisme dans une nouvelle époque après une démonstration stratosphérique dans l’étape vers Mourenx. Alors qu’il était confortablement leader de l’épreuve, le Belge s’était permis d’effectuer une échappée solitaire gratuite de 140 km pour s’imposer avec huit minutes d’avance sur ses rivaux. L’année dernière, Jan Janssen avait remporté le Tour avec 38 secondes d’avance soit le plus petit écart jamais enregistré. Eddy Merckx l’emporte avec plus de 17 minutes d’avance sur Roger Pingeon.

Malgré les premiers pas sur la Lune de Neil Armstrong, Eddy Merckx parvenait tout de même à rester en haut de l’affiche grâce à sa domination sur le Tour de France. Mais sa carrière allait prendre un nouveau tournant décisif le 9 septembre 1969 sur la piste de Blois. Victime d’une terrible chute, Eddy Merckx se blesse au dos. Le Belge ne retrouvera plus jamais l’aisance qui lui avait permis de réaliser des exploits fantastiques en montagne comme au Tre Cime di Lavaredo ou à Mourenx. Mais grâce à sa force de caractère inouïe, sa carrière a continué à être éclatante pendant encore cinq bonnes saisons. Beaucoup de choses peuvent être racontées à propos du reste de sa carrière. Mais pour mon prochain article, je me concentrerais principalement sur son record de l’heure, qui reste selon moi, la plus grande prouesse de sa carrière.

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Ferdi Kübler, le pur-sang

Ferdi Kübler n’était certainement pas le coureur le plus élégant du peloton à l’inverse d’un Hugo Koblet. Ferdi Kübler n’avait certainement pas la « super classe » de Fausto Coppi. Il n’empêche que l’Aigle d’Adliswil a remporté au cours de sa carrière quatre fois consécutivement les classiques constituants le week-end Ardennais. Le Suisse fut également à trois reprises le lauréat du Challenge Desgrange-Colombo. Kübler n’était pas touché par la grâce des dieux, mais il avait en lui une détermination hors du commun et un goût du combat inné.

Premier Suisse vainqueur du Tour de France

Après des débuts  dans le cyclisme prometteurs, la carrière sur route du Suisse avait failli tourner court. Lors de son service militaire au début du second conflit mondial, un arbre venait écraser sa jambe, Ferdi s’en sortait miraculeusement. Quelques années plus tard en 1946, lors de la classique Zurich – Lausanne, Kübler chutait lors du sprint final. Il était victime d’une double fracture du crâne, ainsi que d’une fracture du bas et de la clavicule. Cette même année, le champion Suisse perdait successivement son frère et sa mère. Malgré les drames, Kübler trouvait la force de revenir encore plus fort sur le vélo. Pour le premier Tour de France d’après guerre, malgré une guérison physique encore incomplète, Ferdi devenait le premier maillot jaune du Tour de France de l’après guerre à Lille, d’une épreuve qu’il ne terminera pas.

Irrégulier, capable de coups d’éclats et de belles défaillances, Kübler trouvait un semblant de stabilité en 1948, remportant coup sur coup le Tour de Romandie et le Tour de Suisse, les deux courses phares du calendrier suisse. Malgré tout, il était encore considéré comme un clown qui faisait le spectacle un jour avant de s’écrouler le lendemain. Attaquant invétéré, son Tour de France 1949 allait donner raison à ses détracteurs. Malgré une victoire d’étape, le Suisse abandonnait à quelques jours de Paris, le moral touché par ses échecs face à Coppi et Bartali. Après deux abandons répétés sur le Tour de France, peu de monde croyait aux chances du Suisse pour une victoire sur la Grande Boucle en 1950. Mais le retrait des Italiens durant la traversée des Pyrénées va métamorphoser Kübler. Sur l’étape entre Perpignan et Nîmes, le Suisse menait avec son ami Stan Ockers une grande offensive qui allait repousser Bobet et Géminiani à près de 10 minutes. Dans les Alpes, Kübler résistait aux assauts tricolores. Il ne craquait pas face à l’offensive de Bobet – un moment leader virtuel – vers Briançon et Kübler parachevait son succès final lors du dernier exercice solitaire.

Après son prestigieux succès de 1950, l’Aigle d’Adliswil avait préféré laisser la main à son rival Koblet sur le Tour 1951. Kübler ne revenait qu’en 1954 sur la Grande Boucle. Conscient de ses limites en haute montagne face à un Bobet au sommet de son art, le Suisse remportait tout de même le maillot vert du classement par points. Son aventure avec la Grande Boucle prit fin en 1955 de façon pittoresque sur le Mont Ventoux. Comme un fauve, le Suisse se jetait à l’assaut des pentes du Géant de Provence. Geminiani lui conseillait d’être plus prudent : « du calme Ferdi : le Ventoux n’est pas un col comme les autres », ce à quoi le Suisse répondait de manière burlesque « Ferdi, pas un coureur comme les autres non plus. Ferdi, grand champion ». Trop confiant, le Suisse fut victime d’une incroyable défaillance dans l’ascension, qui l’obligera à abandonner, l’orgueil atteint, quelques jours plus tard.

Le doublé des Ardennes

Ferdi Kübler fut le premier coureur à remporter la même année la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège, dans ce que l’on appelait encore le week-end Ardennais, car les deux épreuves se disputaient le temps d’un week-end. En 1950, il remportait une Flèche Wallonne enlevée, devançant trois vainqueurs du Tour de France. Dans l’ordre : Gino Bartali, Jean Robic et Louison Bobet. Jamais une grande classique n’avait comporté quatre vainqueurs de la Grande Boucle aux quatre premières positions. Le lendemain, Kübler confirmait son statut de meilleur descendeur du peloton – avec Fiorenzo Magni – en s’évadant du peloton à 23 km de l’arrivée pour aller cueillir Germain Derycke à un kilomètre du but. Plus tard dans la saison, le Suisse confirmait son statut de numéro un dans les classiques en remportant les championnats du monde. Grand favori de l’épreuve, le Suisse sut canaliser ses forces afin de disposer de Magni au sprint.

En 1952, Kübler remportait de nouveau la Flèche Wallonne, malgré un Jean Robic remuant, en réglant un petit groupe de costauds au sprint, tels que Stan Ockers et Raymond Impanis. Le lendemain sur la Doyenne, Kübler est de nouveau présent dans le final avec son grand rival Jean Robic et l’attaquant de la journée Henri Van Kerckhove. Le surprenant Belge parvient à surprendre le Français par une attaque proche du but, mais pas le Suisse. Comme l’an dernier, l’Aigle d’Adliswil allait briser les rêves Belges en remportant pour la seconde fois d’affilée la Doyenne. Après une saison 1953 décevante marquée par un succès inespérée sur Bordeaux-Paris, Kübler revenait en force en 1954. Il franchit la ligne en premier sur la Flèche Wallonne, mais il était justement déclassé pour avoir tassé le Belge Germain Derycke contre les barrières. Le lendemain, le Suisse est surpris comme tous les autres favoris par la victoire du Luxembourgeois Marcel Ernzer. Kübler se classait 3éme mais remportait pour la 3éme fois le week-end Ardennais.

Comme sur le Tour de France, Ferdi empruntera une dernière fois les routes des Ardennes en 1955, abandonnant la Doyenne à mi-course. Sa carrière longue de près de deux décennies, lui a valu en 1983, le titre de sportif Suisse du dernier demi-siècle. Reconverti en homme d’affaires averti, Ferdi Kübler est le plus âgé des vainqueurs du Tour de France encore en vie. Il a aujourd’hui 91 ans.

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Mes quatre vérités, de Raphaël Geminiani

Le franc-parler a toujours été un des principaux traits caractéristiques de Raphaël Géminiani. Au cours de sa carrière, l’Auvergnat aura marqué son temps par ses coups de gueules légendaires et ses blagues délirantes. Dans son ouvrage datant de juin 2010, « Gém » livre ses quatre vérités en s’attaquant ouvertement aux problèmes du dopage. Pas de langue de bois, l’ancien directeur sportif de Jacques Anquetil livre son opinion à ce sujet du haut de toutes ses longues années dans ce milieu. L’Auvergnat nous régale également avec des successions d’anecdotes toujours plus drôles, parlantes et amusantes les unes que les autres.

« Gém » nous livre également sa recette pour devenir un grand champion. En la synthétisant, cela peut se résumer à deux mots : travailler et souffrir. Malgré le prestige et le respect que j’ai pour l’auteur de ce livre, je trouve que sa vision est aujourd’hui dépassée et qu’il tend trop à annihiler l’effet du dopage dans le cyclisme. Raphaël Géminiani insiste en effet que pour devenir un champion cycliste aujourd’hui, le dopage est obsolète et qu’il n’est pas nécessaire. Je doute vraiment de sa vision des choses…

Contenu : les anecdotes et le parcours de Raphaël Géminiani
Public visé : tout public
Note : 8,5/10
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L’incroyable saison 1976 de Maertens

Freddy Maertens avait réalisé en 1976 une année exceptionnelle sous la houlette de Guillaume Driessens. En s’adjugeant le titre mondial, le titre de Champion de Belgique, quatre courses classiques, huit étapes du Tour de France, deux au Tour de Suisse, six sur Paris-Nice et encore bien d’autres victoires, il avait dominé la saison 1976 et affolait les compteurs. Le leader de la Flandria comptait en fin de saisons 55 succès, record absolu pour un coureur professionnel, une saison de forcené.

Présent dans les Six Jours en début de saison, Maertens disputait sa première course sur route en Corse. Il remportait deux étapes avant de se retirer la veille de l’arrivée. Il voulait en effet se rendre au Het Volk pour gagner, mais il ne terminait que 13éme. Quelques jours plus tard sur Paris-Nice, il ridiculisait ses adversaires au sprint, remportant six étapes dont une au sommet des Arcs. Au général, il est battu en l’absence de bonifications, seulement 4éme. Sur Milan-San Remo, il crevait dans la descente du Poggio alors qu’il s’apprêtait à revenir dans le sillage d’Eddy Merckx, le futur vainqueur. Maertens aura sa revanche quelques heures plus tard sur la Flèche Brabançonne. Sur les terres de Merckx, le Flamand domine le Bruxellois au sprint. Maertens enchaine ensuite avec une victoire sur l’Amstel Gold Race après une attaque dans le Keutenberg à 30 km de l’arrivée pour couper la ligne avec 4’29’’ d’avance sur Jan Raas. Favori du Tour des Flandres, Maertens et De Vlaeminck se marquent abusivement et se neutralisent. Ils laissent filer la victoire bêtement à Planckaert. Maertens rate une nouvelle occasion de briller sur le Ronde alors qu’il était le plus rapide au sprint. Quarante huit heures après, le Flamand remporte Gand-Wevelgem pour la seconde fois après avoir créé la sélection dans le Mont Kemmel et réglé ses adversaires au sprint. Sur Paris-Roubaix, il part de nouveau avec l’étiquette de favori, mais il ne peut défendre ses chances sur chute. La victoire revient tout de même à un Flandrien, en l’occurrence Marc Demeyer l’équipier modèle qui a parfaitement exploité la rivalité entre Moser et De Vlaeminck.

Les classiques Ardennaises laisseront également un goût d’imparfait à Maertens. Troisième de la Flèche, il est battu par Joop Zoetemelk qui avait attaqué à 50 bornes de l’arrivée. Maertens doit se contenter d’une seconde place sur la Doyenne, prisonnier de la tactique d’équipe. Son équipier Van Springel était en tête  de la courseavec Joseph Bruyère, le futur vainqueur. Dans la côte de la Redoute, Van Springel est lâché. Les Flandria embrayent à l’arrière, mais c’est bien trop tard, Bruyère était déjà largement en tête. La saison des classiques continue cependant pour Maertens malgré les échecs. Il compte bien les effacer à Francfort. Avec le concours fabuleux de Michel Pollentier qui annihile toutes les attaques de Merckx, son leader l’emporte au sprint. Maertens doit courir à Zurich le lendemain mais est convié à une réception le soir de sa victoire Allemande. Le Flamand arrive en Suisse à 3h du matin sans être massés, sans repos. Le départ du Championnat de Zurich est donné à 8h. Maertens prend sa revanche sur Roger De Vlaeminck et le devance au sprint. Il remporte en 24h, dans des conditions « extrêmes » deux classiques importantes. A peine rassasié, le leader de la Flandria remporte les Quatre Jours de Dunkerque pour la troisième fois.

Objectif Tour de France

Après cette formidable série de succès en début de saison, la tête du champion de Lombardisjde est portée sur le Tour de France. Il se classe de manière encourageante 7éme du Tour de Suisse, avant de remporter après 35 km d’échappée solitaire, le titre de champion de Belgique, malgré la bonne prestation d’Eric De Vlaeminck, frère de Roger. Sur le Tour de France, Freddy Maertens effectue une véritable razzia en remportant huit étapes. Il aurait logiquement pu ambitionner mieux, car il avait volontairement vendu une victoire d’étape à Jacques Esclassan afin de calmer les ardeurs de plus en plus pressantes de l’équipe Peugeot, qui auraient pu lui nuire par la suite.  Le dernier jour, Maertens est bêtement battu par le Hollandais Gerben Karstens alors qu’il était encore le plus véloce sur le sprint final. Cela aurait donc pu faire dix victoires d’étapes au total, record absolu.

Huitième au classement général, il affiche des ambitions plus poussées dans le futur. Son classement aurait pu être amélioré, mais Guillaume Driessens lui avait conseillé de lever le pied dans la traversée des Alpes afin d’assurer le maillot vert. C’est seulement dans les Pyrénées que le Flamand a grimpé à son vrai niveau. Septième au sommet du Pla d’Adet, il acquiert la conviction de pouvoir jouer mieux qu’un maillot vert. Dans une étape de fin de Tour de France à Versailles, Maertens s’était échappé avec Ferdinand Bracke pour entrer dans les 5 premiers du classement. Mais il chutait à un moment inopportun et voit passer le peloton. Il crie alors « deux avec moi, les autres poursuivent à fond ». Le Flamand était parvenu à combler son retard et à gagner l’étape !

Le Mondial comme consécration.

Après un excellent premier Tour de France et une saison complète, il est favori des journalistes à l’approche du Mondial à Ostuni à 35 % des voix. Ce championnat du monde doit être la consécration de Maertens, il doit l’emporter sinon il passera encore à côté d’une grande épreuve d’un jour et les médias titreront encore « Maertens ne supporte pas la pression ». Bien aidé par une équipe de Belgique pour une fois soudé autour du favori logique. Zoetemelk et Moser étaient partis dans le final. Mais les Belges avaient maintenu les deux coureurs en ligne de mire, permettant à  Maertens de contrer avec dans sa roue Conti. Le Flamand revient facilement en tête. Rapidement, il se retrouve seul avec Moser qui tente l’impossible pour gagner chez lui. Il propose dixmillions de lire à Maertens, il essaie de profiter de l’aspiration des motos pour partir. Mais rien n’y fait. Maertens est encore là et gagne facilement au sprint. Pour célébrer son titre, le champion du monde se rend au GP des Nations. Il l’emporte en couvrant les 90 km à 44,104 km/h de moyenne. Le record de l’heure est envisagé mais un sombre problème  entre Paul Claeys et Ernesto Colnago va faire avorter le projet.

La malédiction arc-en-ciel

La saison 1977 va en quelque sorte être le début de la fin pour Maertens. Il perd de nouveau le Tour des Flandres, de manière rocambolesque. Il change de vélo dans le Koppenberg. Un commissaire annonce qu’il est déclassé mais qu’il peut continuer la course. Maertens emmène avec lui Roger De Vlaeminck collé à sa roue qui ne lui passe aucun relais. A 1 500 mètres de l’arrivé, le même commissaire annonce qu’il ne sera pas déclassé à l’arrivée… Au sprint, le Gitan l’emporte sans avoir mis un coup de pédales. Maertens est encore le plus fort sur la Flèche Wallonne, il écrase la course et gagne avec 4 minutes d’avance avant d’être déclassé pour un contrôle positif. Le champion du monde se rend quelques jours après sur la Vuelta. Il remporte l’épreuve avec treize succès d’étapes. Sur sa lancée, il poursuit sur le Tour d’Italie. Maertens remporte les huit premiers jours, pas moins de sept étapes. Mais le 28 mai 1977, il est victime d’une chute sur le circuit du Mugello après un sprint houleux face à Rik Van Linden. Ce dernier est déclassé. Maertens est victime d’une fracture du fémur. Cet accident marque le début de la fin pour le champion du monde.

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L’œuvre inachevée de Baronchelli

La carrière de Gianbattista Baronchelli ressemble à un gâchis, à un chef d’œuvre inachevé. Quand il arrivait dans le monde professionnel en 1974, l’Italien possédait un CV envieux. Vainqueur du Baby Giro et du Tour de l’Avenir, le natif de Mantoue avait failli créer l’exploit de battre Eddy Merckx sur le Tour d’Italie 1974. Certes, le Belge n’était pas au sommet de sa forme mais il n’en restait pas moins un grand champion. Malgré un ultime assaut dans les Trois Cimes de Lavaredo, le jeune Italien avait échoué à seulement douze petites secondes du Belge. A 21 ans, il était l’avenir du cyclisme mondial. L’Italie pensait avoir trouvé une nouvelle idole à vénérer, à une époque où Gimondi amorçait son déclin alors que Moser n’avait pas encore la renommée qu’il atteindra dans quelques années.

Des échecs répétés sur le Giro

Après des débuts exceptionnels, le natif de Mantoue n’a jamais pu satisfaire les attentes qui ont pesé à son égard. Ses prochaines participations sur le Tour d’Italie se sont révélées être une succession d’échecs malgré près d’une dizaine de place dans les dix premiers. « Gibi » est déclaré favori du Giro en 1975, en l’absence de Merckx et de Moser qui juge l’épreuve trop montagneuse. Victime d’une maladie virale, Baronchelli essuie son premier échec qui se solde par une 10éme place.  Le Giro 1976 sera une nouvelle déception (5éme place). Malgré sa forme précaire, l’Italien s’aligne sur le Tour de France qu’il décide d’abandonner. A partir de cette date, « Gibi » considérera la Grande Boucle comme une épreuve à  éviter.

Les deux prochaines éditions seront certainement celles qui laisseront le goût le plus amère pour l’Italien. Dans une équipe SCIC en manque de cohésion en 1977, Gibi ne reçoit pas le soutien nécessaire pour pouvoir remporter l’épreuve.  L’année suivante, il est battu par le Belge Johann De Muynck qui l’avait attaqué sur une chute. C’est malheureusement la loi du sport de haut niveau, le Belge avait également perdu l’épreuve deux ans auparavant pour les mêmes raisons face à Felice Gimondi. A 25 ans, le long déclin de cet éternel espoir Italien est déjà amorcé en ce qui concerne les Grands Tours toutefois.

Un redoutable coureur d’un jour

Si les prochaines années, Baronchelli ne fera pas mieux que deux 5éme place au classement général de son Tour d’Italie, il s’affirmera tout de même comme un coureur de course d’un jour de premier choix. Sur le plan national, Baronchelli a démontré les facettes de son talent à de nombreuses reprises sur les semi-classiques Italiennes. Son palmarès qui compte près de cent victoires comprend ainsi de nombreuses épreuves d’un jour du calendrier Italien.  Malgré tout, Baronchelli n’a jamais fait l’unanimité en Italie. On lui a toujours préféré Saronni ou Moser. Si cela n’avait pas toujours été le cas, le palmarès de Gibi aurait pu prendre une ampleur plus importante. Champion du monde, il aurait pu l’être. En 1980, il fut le dernier coureur à avoir résisté à un Hinault surhumain. L’année suivante à Prague, il est échappé en compagnie de Robert Millar dans le dernier tour. Mais derrière, ce sont les Italiens qui mènent une partie de la poursuite en faveur de Saronni, qui anhille toutes les chances de victoires de Gibi par la même occasion. Baronchelli n’a jamais été jugé à sa juste valeur, portant trop souvent cette étiquette de coureur fragile et peu fiable. Pourtant à un niveau plus élevé, Gibi a enlevé le Tour de Lombardie en 1977 et une seconde fois en 1986 de manière rocambolesque.  Ce dernier succès de prestige aurait été favorisé par l’intervention d’Ernesto Colnago, qui aurait sorti les chéquiers pour arranger une dernière victoire de son protégé. Spéculation ou vérité ? Nous ne le saurons peut-être jamais.

Beau, grand, passionnant et authentique, Gianbattista Baronchelli est parfois considéré par certains nostalgiques comme la plus belle pièce du cyclisme Italien de l’époque. Spécialiste des échappées et des évasions spectaculaires, il était l’antithèse de Beppe Saronni et Francesco Moser. Jamais reconnu à sa juste valeur, sa carrière a trop longtemps été perturbé par des ennuis de santé.

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Super Mario dans tous ses états

Mario Cipollini est une légende du sprint, mais à l’instar de Roger Hassenforder, il est également l’homme de toutes les fantaisies. Grand et bel homme, les cheveux gominés en arrière, Super Mario faisait craquer les dames avec ces allures de star de cinéma. Mario Cipollini ne donne pas l’impression d’être un forçat de la route, ni un forcené du cyclisme, il semble tout droit sorti d’un blockbuster Américain. Ce showman maniait parfaitement l’art de la comédie et de la mise en scène. Ces succès étaient à chaque fois acquis de la même manière. Parfaitement emmené par les hommes de son train rouge de la Saeco, que ce soient Francesco Secchiari, Eros Poli, Giuseppe Calcaterra, Gian Matteo Fagnini, Giovanni Lombardi et bien sûr son très fidèles Mario Scirea (9 ans ensemble), Cipollini alignait les victoires comme autant de conquêtes féminines qui tombaient à ses bras. Cipollini était en effet considéré comme le coureur aux succès faciles. On n’aimait guère ses frasques et ses fantaisies dans ce milieu trop conservateur qu’est le cyclisme. Super Mario était totalement anticonformiste, en contradiction avec son sport. Il qualifiait le monde du cyclisme comme un milieu de « recyclage », Cipollini voulait faire avancer le cyclisme à sa manière.

« Le voleur d’étapes »

Super Mario n’était pas un coureur très courageux. Il a abandonné 22 des 27 Grands Tours dont il a pris le départ. Il a trop rarement mis les pieds sur les Grandes Classiques alors qu’on avait entrevu chez lui des qualités intéressantes. En 2002, il terminait le Tour des Flandres à la neuvième position. Une semaine après, il refusait de prendre le départ de Paris-Roubaix. Entre temps, il remportait Gand-Wevelgem avec panache pour une fois. Sous les ébahis de ses adversaires, il avait attaqué à la manière d’un poursuiteur pour combler son retard sur le premier groupe de tête pour gagner cette semi-classique pour une troisième fois. Sa renonciation à la reine des classiques avait confirmé sa réputation de « frileux ». Cipollini était en effet considéré comme ce coureur aux succès faciles. On n’aimait guère ses frasques et ses fantaisies dans ce milieu trop conservateur. Super Mario avait remporté douze succès d’étapes, tous en première semaine, et porter quelques jours le maillot jaune en 1993 et 1997. En 1999, il réalisait l’exploit d’égaler Charles Pélissier en alignant quatre succès d’étapes d’affilée. Cette même année, il se mettait en tête de terminer l’épreuve pour la première fois. Vêtu d’un costume d’empereur Romain en symbole de Jules César, il prend le départ avec un maillot Saeco blanc de la première grande étape Alpestre. Malheureusement, il ne parviendra pas à remplir son objectif à cause d’une chute dans la descente du col de Montgenèvre.

Ses abandons à répétition auront eu raison de la patience des organisateurs qui ne l’inviteront plus de l’épreuve pendant quatre années de suite. Ses retraits lui ont valu l’image d’un coureur paresseux et fêtard. Super Mario ne voyait pas l’utilité de finir des Grands Tours éprouvant. Ses sponsors, son équipe ne l’ont jamais forcé à atteindre Paris, mais juste à gagner des étapes. Comme il l’expliquait, ses abandons à répétition lui ont permis de ne pas entamer son capital physique et de durer dans le temps. Ainsi c’est à 35 ans qu’il réalisait la meilleure saison de sa carrière alors que la grande majorité des coureurs déclinaient.

Frasques et fantaisies

Comme nous l’avons vu précédemment, il avait refusé en 2002 de courir sur Paris-Roubaix malgré sa position de numéro un à la Coupe du Monde. En riposte, ASO n’avait pas sélectionné, ni même repêché sa formation après l’exclusion de la Saeco, malgré son excellent début de saison. Cipo est ulcéré : « J’accomplis ma meilleure saison, ce n’est pas possible que je ne sois pas sur la plus grande course au monde. » Il qualifie cette épreuve comme une dictature et prend sa première des trois retraites sportives au mois de juillet 2002. Ce faux départ annoncé en plein Tour de France a le don d’attirer les feux des projecteurs sur sa personne et résonne comme une petite vengeance au prestige de la Grande Boucle. Il confirme que sa décision a un caractère irrévocable, dégoûté par le manque de reconnaissance des organisateurs du Tour et de ses sponsors qui n’ont pas tenu leurs engagements financiers. Pourtant, il reviendra sur sa décision quelques semaines plus tard après avoir lancé un ultimatum à son sélectionneur Franco Ballerini début septembre en vue du Mondial à Zolder. Ce dernier accepte de faire de Super Mario son grand leader sur cette épreuve. Cipollini sort de sa retraite et revient sur la Vuelta. Il remporte trois victoires d’étapes avant de s’éclipser. Sur ses cinq participations au Tour d’Espagne, le beau Mario a souvent fait parler de lui. En 1994, il est violemment propulsé dans les balustrades par son propre équipier, Adriano Baffi. Anonyme en 1997, il revient en 2000. Il est exclu de l’épreuve pour avoir cogné Francesco Cerezo à l’issue d’un sprint houleux. En 2003, son équipe attribue une wild-card à l’équipe du champion du monde à l’unique condition que son leader se présente au départ. Cipollini prend le départ mais se retire 24h après le départ…

Sur le Tour d’Italie, Il Magnifico a eu néanmoins plus de courage, finissant à cinq reprises l’épreuve sur quatorze participations. Vêtu de son maillot arc-en-ciel, il avait établi un record de 42 victoires d’étapes en 2003, détrônant ainsi le légendaire Alfredo Binda. Cipo alignait chaque année les succès à l’exception de l’édition 2004. Complètement dépassé par la puissance d’Alessandro Petacchi, le Roi Lion s’en prenait ouvertement à ses équipiers, les traitants d’incapables. Ses tenues vestimentaires et sa fantaisie auront également marqué le Tour d’Italie. En 2000, il revêtait un maillot en l’honneur du Vatican, lieu du départ de l’épreuve. En 2001, il s’affichait avec un maillot représentant un corps humain sans chair. L’année suivante il prend le départ avec la combinaison du Tigre.

Tour d’Espagne : cinq participations, cinq abandons, trois victoires d’étapes.

Tour de France : huit participations, huit abandons, douze victoires d’étapes. Porteur du maillot jaune deux jours en 1993 et trois jours en 1997.

Tour d’Italie : quatorze participations, neuf abandons, quarante deux victoires d’étapes, record absolu.

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Le Triplé de Bobet

L’histoire du cyclisme ne retiendra pas Louison Bobet comme le coureur le plus talentueux ou possédant le plus de classe. Pourtant, à force de courage, de volonté et d’opiniâtreté, le Breton a bâti un palmarès de tout premier ordre. Comme l’indiquait son frère Jean, Louison avait fait du cyclisme sa religion, vouant un véritable culte à sa bicyclette et à l’entrainement. Son histoire sur le Tour de France retrace parfaitement sa longue et progressive progression. La preuve, il avait dû attendre sa sixième participation, à l’âge de 28 ans, pour remporter sa première Grande Boucle. Lors de ses premières tentatives, la presse Française avait rapidement et injustement émis de nombreuses critiques à l’encontre du champion Breton. Trop fragile, il était surnommé « la Pleureuse ». En 1947 pour sa première participation, il était l’équipier de luxe du populaire et craquant René Vietto. Victime d’une chute dans le col de Porte, Bobet devait abandonner lors de la 9éme étape, mais il avait tout de même largement contribué aux premiers triomphes de son leader en l’attendant dans le col de L’épine vers Grenoble, afin de conserver le maillot jaune. Un sacrifice qui n’est pas sans rappeler celui effectué treize ans plus tôt par le Cannois pour Antonin Magne.

Une longue attente

La réputation du champion Breton n’était pas à son zénith avant le Tour de France 1948. Mais face à Gino Bartali, il allait restaurer son honneur auprès du public et s’affirmer comme un futur vainqueur du Tour de France. Atteint de furoncles depuis de nombreuses étapes, peu de monde n’apportait de crédit au Breton pourtant maillot jaune, avant la traversée des Alpes. Vers San Remo, Louison Bobet faisait pourtant la différence dans le col de Turini et augmente son avantage sur ses adversaires. Bartali était repoussé à plus de dix minutes. Mais les cols des Alpes renverseront la situation. Celui que l’on surnomme désormais « Il Vecchio » parvient à rétablir la situation à Briançon dans le col de l’Izoard comme il l’avait fait dix ans plus tôt, pour acquérir son second Tour de France. Bobet, trop inexpérimenté et mal conseillé, avait failli tactiquement. D’ailleurs, Alfredo Binda le reconnaissait « si je l’avais dirigé, c’est lui Bobet, qui aurait gagné le Tour, et non Bartali »

Bobet avait franchi une dimension, mais il mettra cinq ans pour confirmer ses qualités. En 1947, il abandonnait prématurément en raison de problèmes de santé. L’année suivante, il perdait un Tour de France à sa portée qu’il n’aurait jamais dû perdre. En effet, lors de l’étape vers Perpignan, Louison Bobet avait commis l’inhabituel imprudence de consommer des boissons glacés sous la chaleur écrasante. Les conséquences seront irréversibles, le malin Ferdi Kübler avait profitait de ses faiblesses passagères pour lui reprendre une dizaine de minutes, avance suffisante pour que le Suisse remporte l’épreuve. Touché dans son orgueil, Louison avait tout tenté dans les Alpes, peut-être trop. Ferdi Kübler lui assénait : « Si tu étais resté tranquille, tu serais second du Tour ». Louison lui rétorquait que « la seconde place ne l’intéresse pas ». Ces paroles démontrent une ambition immense de la part de ce coureur, alors qu’à l’heure actuelle, nos pseudos champions n’osent prendre de risques pour mettre en péril leur position.

Après sa démonstration en 1950, Louison Bobet est désigné favori du Tour de France devant des champions comme Koblet, Coppi ou Bartali. Le Breton a franchi un pallier et il était pressenti pour gagner l’épreuve. L’illusion ne dura que quelques jours. Annoncé un temps vainqueur du premier chrono de l’épreuve, il est finalement relégué au second rang en raison d’une erreur de chronométrage dont a été victime Hugo Koblet. Le magistral rouleur Suisse allait alors passer à l’acte les prochains jours et se révélait intouchable tout au long de l’épreuve.

Trois succès de suite

Pour des problèmes respiratoires, Louison Bobet était absent du Tour de France 1952. Après tant d’années d’échecs et de déceptions, peu de monde misait sur une victoire de Louison Bobet en 1953. Après un Tour d’Italie difficile, on questionnait ses capacités physiques pour briller sur les trois difficiles semaines de juillet et la chaleur étouffante. Après un long temps d’hésitation, il s’alignait avec prudence. En position d’attente, lui et l’équipe de France avait été surpris par l’équipe de Bretagne emmené par le malicieux Jean Robic dans l’étape d’Albi. Le petit Jean ne cachait pas sa satisfaction, ce qui provoquera la réaction immédiate de l’équipe de France le lendemain. Vers Béziers, tous les espoirs du vainqueur du Tour de France 1947 allaient être enterré, notamment en raison d’une chute. Eliminé d’un de ses plus féroces rivaux, Bobet avait patiemment attendu l’étape Gap – Briançon et le passage de l’Izoard pour construire son succès. Conscient du mythe de cette difficulté, Bobet avait abordé seul en tête le passage dans la Casse Déserte et rejoint Henri Pélissier, Gino Bartali et Fausto Coppi dans la légende des plus grands. C’est un nouveau Bobet qui avait remporté le Tour de France. Plus patient, plus tactique, il l’emporta tout de même avec un brin de panache après avoir fait l’unanimité au sein d’une équipe de France tourmentée par ses rivalités internes. Le Breton avait en effet du cohabiter avec Raphaël Géminiani, Nello Lauredi ou encore Antonin Rolland.

Louison Bobet allait enchainer avec un second succès de suite en 1954. Le Breton avait axé toute sa saison et sa préparation pour arriver au sommet de sa forme sur le Tour. Entouré d’une équipe de France solide, le Breton répète le même scénario que l’année précédente. Mis en danger par un coureur d’une équipe régionale, en l’occurrence Gilbert Bauvin, l’équipe de France profitait de sa crevaison pour l’éloigner de la course à la victoire. Plein de sang froid, Louison Bobet parachevait son œuvre en remportant cette édition dans le col de l’Izoard, forgeant un peu plus sa légende dans ce Géant Alpin. Vainqueur avec douze minutes d’avance sur Kübler, le Français allait être sur le toit du monde quelques semaines plus tard en s’imposant sur le circuit de Sollingen.

Son dernier succès dans la Grande Boucle intervient en 1955, auréolé du maillot irisé. Favori numéro un après sa récente victoire sur le Dauphiné Libéré, Bobet est entouré d’une équipe de France solide et expérimenté. Soudé autour de Bobet, les Français adoptent une tactique de course défensive, dans ce qui sera, la plus difficile victoire du Breton sur le Tour de France, en raison d’une induration à la selle. Fatigué après une saison mouvementée, Bobet subit les assauts de Gaul dans les Alpes. Son passif s’élève à plus de dix minutes, mais le double vainqueur du Tour effectue un retour intéressant sur les pentes du Mont Ventoux, se  classant second au général à moins de cinq minutes d’Antonin Rolland. Ce dernier est certes l’équipier de Bobet, mais il annonce clairement qu’il ne fera aucun cadeau à son désormais rival. Mais le maillot jaune n’est pas à la hauteur d’un triomphe sur le Tour, il doit craquer vers Saint Gaudens et laisser son bien au Breton. Plein de maitrise et d’expérience, Bobet parvient à maitriser les derniers assauts de Gaul et Brankart pour remporter son troisième Tour de France.

Après ce dernier triomphe, Bobet ne reviendra sur le Tour de France qu’en 1958 pour une modeste 8éme place. De nombreux ennuis de santé et d’autres objectifs l’avaient contraint à renoncer à la Grande Boucle. Louison dispute le Tour pour la dernière fois en 1959. Le Breton quittait le Tour de France d’une manière originale en déposant son vélo au sommet de l’Iseran, col le plus haut d’Europe.

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